Quand Ernest rencontre Célestine

Les petits livres enchanteurs de Gabrielle Vincent font l'objet d'une adaptation au cinéma, sur un scénario de Daniel Pennac. Enorme coup de cœur!

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Evidemment il y a James Bond, Twilight et Le Hobbit qui squattent à eux seuls la majorité des écrans. Mais ce sont de plus petits films indépendants qui vont embellir notre fin d'année. Les Bêtes du sud sauvage par exemple. Mais aussi Ernest et Célestine, petit bijou d'animation à l'ADN belge. Alors, bien sûr, ça brille moins, ça se la pète pas, ça ne possède pas de budget marketing pour afficher des posters dans les centres-villes. Mais Bon Dieu, qu'est-ce que c'est beau. Qu'est-ce que ça a du sens. Qu'est-ce que ça fait du bien.

Ernest et Célestine ont habités l'enfance de nombreux d'entre nous. C'est en 1980 que la Bruxelloise Gabrielle Vincent (de son vrai nom Monique Martin), se lance dans la réalisation de contes en aquarelles pour les plus petits et imagine ces deux personnages: Ernest, l'ours balourd et mal léché, et sa meilleure amie Célestine, une mignonne petite souris. Le succès sera mondial, et une vingtaine d'histoires publiées avant la disparition de Gabrielle Vincent en 2000.

Mais si les personnages étaient morts, ils n'étaient pas enterrés. C'est le Français Didier Brunner, heureux producteur de Kirikou et des Triplettes de Belleville, qui a favorisé leur renaissance. "Je lisais très souvent les aventures d'Ernest et Célestine à ma fille. Mais chaque soir, en sortant de la chambre, je me demandais comment deux personnages aussi différents avaient pu se rencontrer. Et surtout, pourquoi ils étaient devenus amis? C'est en essayant de répondre à ces questions que l'idée d'un film s'est lentement imposée."

Encore fallait-il trouver un auteur pour le scénariser. Brunner a alors une idée lumineuse: confier le travail à l'écrivain Daniel Pennac (La fée Carabine, Monsieur Malaussène, Le journal d'un corps). Bonne pioche. Car Pennac ne s'est pas contenté de revisiter les petites histoires paradisiaques d'Ernest et Célestine, il en a composé un récit tout à fait original sur la naissance de leur amitié. En puisant dans l'œuvre de Gabrielle Vincent ce qu'elle avait de plus beau: la tendresse infinie, la sensibilité, la nuance. Et ce truc que possèdent Ernest et Célestine, qui nous manque peut-être à tous aujourd'hui qui courrons dans tous les sens: ce besoin de rendre les autres heureux.

C'est à Cannes, où le film était projeté dans la prestigieuse Quinzaine des réalisateurs que nous avons rencontré Daniel Pennac. "Que de monde, ici… Ça me change. Parce que c'est un travail d'autiste, le métier de romancier."

Comment êtes-vous arrivé dans ce projet?

Daniel Pennac – C'est une histoire très émouvante en réalité. Dans les années 80, j'étais tombé sur un bouquin absolument magnifique appelé Un jour un chien, signé par une certaine Monique Martin, que je ne connaissais absolument pas. Et j'ai fait une chose que je n'avais jamais faite jusque là: j'ai envoyé une lettre à l'auteure et joint un livre que j'avais écrit moi aussi sur les chiens qui s'appelait Cabot-Caboche. Ça a été le début d'une longue correspondance de dix ans. D'une amitié épistolaire. Nous nous envoyions des lettres chaque semaine avec des dessins, des idées de romans. Mais nous ne nous sommes jamais vus, ni même téléphonés. Et en 2000, Monique est morte… Quelques années plus tard, Didier Brunner m'a contacté en me disant qu'il adorait mes romans et qu'il voulait me faire travailler sur l'adaptation d'une série que je ne connaissais probablement pas: Ernest et Célestine… A partir de là, il y avait une évidence.

Qu'est ce qui vous a séduit dans Ernest et Célestine, qui sont avant tout des livres destinés aux petits?

Tout d'abord, ce fut l'émerveillement de ma propre fille à qui je lisais souvent ces histoires. Et c'est ensuite mon propre émerveillement d'adulte devant ce travail de peintre absolument fascinant. Devant le charme inouï de son trait et de ses personnages. Et puis, cette douceur infinie, cette langueur monotone, cette mélancolie…

Pour écrire ce film, vous vous êtes donc emparé de l'œuvre de Gabrielle. Qu'en avez-vous gardé? Et qu'y avez-vous ajouté?

J'ai gardé l'esprit, c'est-à-dire le fait de faire vivre à deux personnages des aventures dans un monde un peu paradisiaque. Carrément paradisiaque en fait, puisque leurs relations y sont idéales. Mais pour faire ressortir cette qualité de relation, j'ai eu envie de les plonger dans des univers noirs. Presque Dickensiens.

Qu'aviez-vous envie de dire?

"Arrêtez de croire que l'autre est dangereux pour vous…" Voilà le message du film. Je constate aujourd'hui que j'ai toujours écrit sur la peur. Sous toutes ses formes. Sur les effets dévastateurs de la peur.

Pourquoi?

Parce que je constate ses dégâts dans la vie. La peur, c'est un pourvoyeur de violence, de connerie, d'univers clos, de fermentation. C'est un vrai sujet. Et je crois même que c'est philosophiquement le sujet le plus important que nous ayons à traiter aujourd'hui….

Avec un regard d'adulte,Ernest et Célestine peut aussi être vu comme une grande histoire d'amour…

Moi, je n'entre pas dans cette analyse-là. Je n'ai pas écrit comme ça. Seulement l'histoire d'une amitié qui se conquiert envers et contre tout. C'est d'ailleurs un des plaisirs de l'amitié, de se conquérir "contre". L'amitié, c'est s'isoler à plusieurs contre quelque chose, la famille, l'autorité, les profs, les cons… Surtout contre les cons.

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