Prostitution: Dans la tête du client

Il n'y a pas que DSK... La prostitution, un homme sur quatre y aurait recours dans sa vie. Que cherchent-ils dans les vitrines ou les trottoirs? Que ressentent-ils pour ces filles? Rencontres.

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Ce mercredi (29/2), le magazine de la RTBF Questions à la une se penche sur les clients de la prostitution. Le journaliste Christophe Reyners a trouvé sept hommes qui témoignent à visage découvert. Une gageure. Parce que l'image de ces gens-là est négative. Au mieux celle d'un homme obligé de payer pour "ça". Au pire, un type sans scrupule qui exploite la détresse de filles "forcées" de louer leur corps. Des clients comme ça, il y en a, bien sûr. Mais on se trompe en pensant qu'ils sont tous forcément des paumés, des salauds ou des hommes de pouvoir à la Dominique Strauss-Kahn, bientôt mis en examen dans l'affaire du Carlton de Lille.

Combien sont-ils? Il existe très peu de chiffres fiables. Et aucun en Belgique. Selon le Mouvement du Nid, association française de défense des prostituées, 12 % des hommes seraient des clients réguliers. Une autre estimation, encore plus difficile à confirmer, avance qu'à 50 ans, un homme sur quatre a fait appel à une prostituée au moins une fois. Dans les deux cas, ça voudrait dire qu'on en connaît tous…

Trois d'entre eux ont accepté de nous rencontrer… à condition qu'on modifie leur prénom. Il y a donc Olivier, le super-respectueux, créateur d'un forum sur la prostitution qui rassemble 130.000 membres; Michel, l'amoureux fou; et Francisco, le bon vivant, joueur de poker, qui totalise près de 20.000 passes en 38 ans. Trois hommes très différents, qui nous ont confié ce qui se passe dans la tête d'un client, mais aussi dans ses tripes. Et, parfois, dans son cœur.

Ne les traitez pas de putes!

Olivier, la cinquantaine, a une tête de gentil papa gâteau. Attablé à un café bruxellois, derrière sa trappiste, il parle à mi-voix. Il est indépendant, et si ses clients apprenaient ce qu'il fait de ses soirées… Mais sur le forum Internet spécialisé Youppie.net qu'il a créé en 2006, tout le monde le connaît. Son pseudo lui permet de parler librement. Echange de bonnes adresses, mises en garde contre des arnaques, référencement de filles… La plateforme est un lieu d'échange d'expériences, des plus crues aux plus romantiques. Six cents messages y sont postés chaque jour, qu'Olivier filtre avec l'aide de 20 modérateurs bénévoles afin de faire respecter les règles strictes (pas de racisme, pas de diffamation) qu'il a imposées aux usagers.

Olivier, c'est un peu le "client sage": il ne supporte pas qu'on traite une prostituée de "pute", il ne paie que des filles dont il est sûr qu'elles sont libres.Pendant ses vingt années de mariage, il est resté fidèle. "J'avais une image négative des clients et des prostituées, je trouvais ça pervers, glauque." Ce n'est qu'après son divorce qu'il s'est rendu pour sa première expérience dans un FKK allemand, un hôtel-sauna où les clients (et les filles) paient une entrée et peuvent, si le feeling est bon, disposer d'une chambre. Le prix de la passe revient alors à la fille. Aujourd'hui, Olivier est un habitué. Les filles du FKK l'embrassent et lui demandent des nouvelles de ses enfants.

"Je travaille beaucoup, je n'ai pas le temps de sortir et de draguer. Mes enfants sont encore à l'école, je ne veux pas leur imposer une belle-mère." Alors, les FKK, c'est l'occasion d'avoir encore des expériences sexuelles, mais aussi de vraies conversations. "Parfois, je trouve ces filles plus compréhensives qu'une épouse. C'est comme une femme qu'on rencontrerait en soirée et avec qui on passerait la nuit. Sauf que c'est payant." "C'est très agréable quand on a l'impression d'être l'homme de leur vie, mais je suis assez lucide pour savoir que le lendemain, le jeu de rôle est fini. Le danger, c'est que certains se laissent prendre à ce jeu-là."

[…] Retrouvez le témoignage de Michel dans le Moustique de cette semaine

Impair et passes

Etre client n'attriste pas Francisco, 56 ans. Au contraire! Ce bonhomme souriant qui semble ne jamais quitter son chapeau affirme que depuis sa première fille, à 15 ans, la prostitution l'a toujours rendu très heureux. Depuis un an, il a une copine, alors il ne va plus rue d'Aerschot (haut lieu de la prostitution bruxelloise, derrière la gare du Nord), où tout le monde le connaît par son prénom. Mais quand il est en déplacement pour le travail… "Comment se passer d'une femme pendant deux mois? Là, je reviens de Paris, j'ai vu une fille tous les jours!" De ses 24 à ses 38 ans, il en voyait même plusieurs par jour. Doué en mathématiques et en psychologie, Francisco joue au poker. Et gagne. "Je termine le boulot à 23 h, je vais jouer. Après quatre heures de poker, je fais une "pause fille". Le lendemain, je suis au boulot à 9 h. Avec ce rythme, je n'ai jamais réussi à garder une copine", sourit-il.

Francisco note tout dans son carnet et affirme approcher les 20.000 filles. Son plaisir sexuel le plus fort, il l'a vécu avec une prostituée. "C'est vraiment bien une fois sur deux, je dirais." Mais au total, Francisco n'a vraiment été déçu que cinq fois. Il a longtemps fréquenté une Roumaine. Une "artiste du sexe" qui sait vraiment donner l'impression qu'elle aime son métier. "C'est très agréable. Parce que quand on perçoit que la fille se sent mal ou qu'elle est dégoûtée par l'homme, ça coupe l'envie, on laisse tomber." Et si on y va quand même, on ne revient plus. Comment se sent Francisco face à ces filles "obligées"? Se sent-il coupable, comme il le serait aux yeux de la loi suédoise qui, depuis 1999, poursuit les clients de la prostitution? "Je ne me sens pas responsable ou coupable de quoi que ce soit. J'ai plus de peine pour un type qui fait la manche. Se prostituer, ce n'est pas le métier le plus dur du monde. C'est ce qu'il y a autour, les gens qui exploitent qui en font parfois un cauchemar."

Aujourd'hui, l'homme au chapeau ralentit la cadence. "Il y a un âge où il faut se ménager, sourit Francisco qui se limite désormais à deux filles par soir maximum. La santé pour moi, c'est le plus important. En même temps, les femmes, ça fait partie de la santé. Certains vont chez le psy, moi, je préfère les filles."

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