Profs-parents: Pourquoi ils se font la guerre

Les parents? Hyper-protecteurs ou trop laxistes, disent les profs. Les enseignants? Incompétents ou arbitraires, rétorquent les familles. Bonjour le clash! Et s'ils épargnaient ça aux enfants?

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L’angle:
Futurs adultes en péril

Ils subissaient déjà la violence de leurs élèves et l’indifférence de leur direction. Voilà les profs livrés tout crus aux critiques acerbes des parents: pas assez fermes, limite crétins, carrément nuls. Le sort de ces papas et mamans n’est guère plus enviable. Ils étaient déjà au bord du burn-out à force de zigzaguer entre boulot de fou et famille recomposée. Les voilà dézingués par les enseignants: pas assez fermes, limite crétins, carrément nuls. Cette nouvelle guerre scolaire cause des victimes collatérales: les enfants, qui n’en demandaient pas tant. Pris en étau entre ces adultes qui ne se comprennent plus, ils courent le risque de voler de l’Institut Saint-Bidule à l’Athénée Jean Machin, au gré des (mauvaises) humeurs parentales et professorales. Mais le pire, c’est qu’ils pourraient être privés de la ligne éducative claire et stable, essentielle à leur épanouissement. Et à leur avenir. Car certes, de 3 à 18 ans, on accumule les savoirs, mais on apprend aussi le respect des règles et le sens de l’effort. Sans cela, dur-dur d’entrer sereinement dans l’âge adulte avec son lot de défis professionnels et personnels, à commencer par celui de devenir à son tour un parent. Ça mérite bien un débat, non?

"Des incapables, des criminels, de vrais cons." Olivier, comme tant d’autres pères et mères, ne mâche pas ses mots quand il évoque les profs de son fiston. "Ma sœur a dû débarquer avec son avocat à l’école", lance tout aussi outrée la tante du petit Paul. Dans le camp professoral, on n’est guère plus tendre avec les parents d’élèves. "Pour compenser leurs lacunes éducatives, on doit prendre leurs enfants à bras-le-corps dès la maternelle, peste ce préfet. Bernard, lui, déplore exactement l’inverse: "beaucoup de parents osent nous dire comment nous devons enseigner. Ça met tout le monde sur les nerfs", se plaint Bernard. À écouter ce florilège de déclarations agacées et d’expériences agaçantes, on s’imagine l’ambiance crispée qui doit régner en primaire et en secondaire, à l’heure de la remise des bulletins, juste avant les tout prochains congés de Pâques…

D’autant que – événement impensable il y a encore vingt ans – de plus en plus de parents n’hésitent plus à s’inviter à l’école de leur progéniture pour invectiver, menacer, voire carrément frapper l’un ou l’autre "prof de merde". "Oui, il arrive que des discussions avec un enseignant dégénèrent en coups et blessures. Il y a des parents nerveux, déplore, un brin fataliste, Jacques Vandermest, directeur de l’assistance aux établissements scolaires de la Communauté française. Sur la cinquantaine de profs que nous soutenons juridiquement chaque année suite à une agression sur leur lieu de travail, la moitié a été victime d’un de ces fous furieux."

Des plaintes, pour des raisons tout aussi préoccupantes, les associations de parents en reçoivent elles aussi. Et de plus en plus. "Certains profs se permettent de tenir à leurs classes des propos que je n’oserais pas vous répéter tant c’est grossier, rapporte Marie-Christine Linard, secrétaire générale de la Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel (Fapeo). On me rapporte même des moqueries équivoques, des blagues racistes et des stigmatisations. Oui, des enfants servent de têtes de Turc à certains enseignants."

Alors, entre parents et profs, serait-ce "la guerre ouverte", comme le suggère le titre d’un ouvrage rédigé sous la direction du psychanalyste Philippe Béague? "En tout cas, il y a une baisse du respect mutuel, constate ce dernier. Les enseignants reprochent aux familles de ne plus assurer l’éducation de leurs enfants. Et il est vrai qu’elles affichent un laxisme préoccupant (voir p. XX). Parallèlement, on assiste chez les parents à une montée d’agressivité envers les profs. Ceux-ci ont perdu leur aura de maître. Ils se sentent disqualifiés et mal à l’aise." C’est exactement ce qu’a ressenti Martine, prof de français, au début de sa carrière. "Un père est venu me voir suite aux notes désastreuses de son fils. Clairement, ce gamin n’avait aucune envie de bosser. Mais pour son papa, c’est moi qui étais en cause. Il m’a demandé de voir la copie d’examen. Il a tout analysé, puis a ergoté sur la formulation des questions, sur mon système de cotation… J’avais l’impression que l’élève, c’était moi."

D’où vient donc ce mépris envers les profs et ce droit à l’intrusion dans l’école que s’octroient aujourd’hui certains parents? Leurs plaintes, que recueille notamment la Fapeo, apportent des éléments de réponse. "Ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer la manière d’enseigner. Les cours de nombreux jeunes professeurs sont truffés de fautes d’orthographe. Comment voulez-vous que cela n’entraîne pas une déconsidération du métier, ainsi qu’une baisse du respect et de la confiance accordée au corps professoral?" Une analyse que regrette de devoir partager Françoise Bertieaux, chef de groupe MR au Parlement de la Communauté française. "Ces dernières années, à cause de la pénurie de profs, on a engagé des gens ne disposant pas des titres requis pour enseigner. Les résultats sont à l’avenant…"

Hémorragie de jeunes profs

La députée libérale, dont l’éducation est la matière politique de prédilection, épingle aussi des lacunes inacceptables dans la formation initiale des enseignants. "Certains ne maîtrisent même pas assez bien le français pour transmettre correctement un savoir." Du coup, Françoise Bertieaux ne s’étonne gère qu’un jeune prof sur deux quitte le métier dans les cinq ans, "faute de se sentir capable d’enseigner". Et elle s’inquiète qu’ils soient si nombreux à toujours donner cours "sans disposer du savoir suffisant pour être à la hauteur".

Serait-ce le cas de cette jeune enseignante, "sans expérience", comme la qualifie une maman bruxelloise tenant à rester anonyme? "Elle avait du mal à tenir sa classe et les élèves n’apprenaient rien avec elle. On en a parlé à la direction, on a même écrit au ministère de l’Éducation. Elle venait d’obtenir un nouveau contrat d’un an, elle ne pouvait pas être renvoyée. Heureusement, cela s’est arrangé suite à son recadrage par l’école." Pour Françoise Bertieaux, il faut urgemment tirer la leçon de ce genre de situation: "Je presse Jean-Claude Marcourt de jouer son rôle de ministre de l’Enseignement supérieur pour améliorer la formation des profs."

Mais le manque de bagages des jeunes enseignants ne suffit pas à expliquer la colère et le désarroi de parents face au corps enseignant. "Ils critiquent aussi des méthodes pédagogiques peu efficaces, des évaluations incompréhensibles, des sanctions décourageantes et des attitudes démobilisatrices pour les enfants, pointe Marie-Christine Linard de la Fapeo. Bref, toute une série d’attitudes qui ne font que dégoûter les élèves." Même les plus brillants.

Un génie chez les sous-doués

C’est exactement ce qu’Olivier reproche à l’école communale fréquentée naguère par son fils. Celle-ci, affirme-t-il, a été incapable de reconnaître Baptiste à sa juste valeur. "Tout comme mes deux autres enfants, il est surdoué. À 9 ans, il a dû être hospitalisé. La direction de son école a refusé qu’on installe une webcam dans la classe pour lui permettre de suivre les cours." Convalescent, Baptiste a pu retourner à l’école, mais les matins seulement. Il a bénéficié de cours particuliers à la maison. "Ce qui ne l’a pas empêché de progresser deux fois plus vite que les autres. Du coup, il s’emmerdait en classe. Il était en décrochage scolaire. Et vous savez quoi? Cette école m’a invité à le basculer dans l’enseignement spécial. Vous vous rendez compte? Mon fils avec des handicapés!"

Cette contestation s’amplifie lorsque les parents déroutés sont mal reçus, voire injustement culpabilisés par l’école. "Vincent n’arrivait pas à lire et, du coup, il perturbait la classe, témoigne Stéphanie, sa maman. On a souvent mis ses difficultés sur le compte du père absent. Moi je ne savais pas quoi dire, je faisais confiance aux enseignants." Une confiance brisée lorsque Vincent a été diagnostiqué dyslexique… Et que penser de l’accueil réservé à la mère de Paul, 6 ans? "Quand les grands l’ennuient à la récré, il se défend, explique sa tante. Puis, il se fait punir. Malgré ses notes correctes, il a fini par être menacé de renvoi par l’école." Une solution radicale évitée de justesse grâce à l’intervention de l’avocat de la maman.

"Il arrive que l’école, au bout de ses ressources face au comportement d’un élève, en vienne à l’exclure; ce qui est une mesure disproportionnée, reconnaît Thérèse Lucas. Le service de médiation scolaire qu’elle coordonne pour la Wallonie vient épauler les établissements pour trouver des alternatives plus douces et constructives. Il sert également d’interprète à ces parents qui éprouvent beaucoup de difficultés à comprendre le système scolaire. "Celui-ci, il est vrai, s’est complexifié au fil du temps." Résultat: les jeunes peuvent être conduits vers une multitude d’orientations durant leur scolarité, sans que cela soit clair pour leurs parents. "Ça leur donne parfois le sentiment qu’on ne les entend pas, estime Thérèse Lucas. En même temps, les structures familiales sont de plus en plus compliquées. Quand un enseignant veut communiquer avec les parents, il ne sait pas toujours exactement à quel interlocuteur il a affaire."

Encore faut-il que les professeurs aient une réelle volonté de communiquer… "Traditionnellement, on est mal reçu à l’école, assène Marie-Christine Linard. Bien des profs ne veulent voir les parents que lorsqu’il y a un problème avec l’enfant. Et lorsque celui-ci est en difficulté, les enseignants ne font venir père et mère que pour leur renvoyer la balle. Quand ceux-ci se déplacent plusieurs fois d’affilée sans que rien ne leur soit vraiment proposé, ils finissent par baisser les bras."

Enseignante, pas éducatrice…

On s’en doute, les enseignants ne partagent pas cette analyse. Ils sont nombreux à vouloir sincèrement entamer un dialogue constructif avec les parents d’élèves en difficulté. "Je ne demande qu’à leur parler, assure Tine, qui dispense des cours de langues germaniques dans une école secondaire générale, technique et professionnelle désertée par 15 % de ses élèves. Mais pour ces parents, le néerlandais, ce n’est pas important. Ceux qui viennent me voir veulent surtout savoir si leur enfant se comporte bien, pas comment il travaille. Or, moi je suis enseignante, pas éducatrice." Et son collègue Bernard, prof de physique, de renchérir: "On se demande pourquoi on est là. L’an dernier, j’ai expliqué à un papa que sa fille, accusant un gros retard en français, avait peu de chances de réussir. Lui, il m’a répliqué qu’en tant que père issu de l’immigration, il était dans une situation compliquée."

Contre le dialogue de sourds ou la non-communication, il existe pourtant deux outils précieux, bien que sous-utilisés: l’association de parents qui devrait exister au sein de chaque établissement et à laquelle ont le droit de participer tous les pères et mères d’élèves. Et le conseil de participation, structure consultative dans l’école, qui regroupe entre autres des représentants des parents, des enseignants et de la direction. Alors oui, c’est vrai, ces lieux de dialogue profs-parents ne fonctionnent pas impeccablement partout, faute d’assiduité et de motivation des principaux concernés. Pourtant, elles permettent d’éviter bien des non-dits et des frictions.

En témoigne France-Diane Hardy, présidente de l’association des parents d’élèves du Collège Jean XXIII à Woluwe-Saint-Lambert. "Il arrive qu’en cas de problème, les parents n’osent pas s’adresser au professeur, par peur de représailles. Il faut au contraire oser aller à la confrontation positive. Tout peut être dit, tout est dans la manière… Quand des parents m’appellent, je les écoute, je tente d’y voir clair, je m’assure qu’ils ont bien cerné la situation et je transmets l’information à la direction sans prendre parti. Je sers juste de relais. Et cela suffit souvent à résoudre les problèmes et à apaiser les tensions." Se parler avec respect et raison, dans l’intérêt de l’enfant. Fort heureusement, beaucoup de profs et de parents ont déjà écrit cette phrase sur leur tableau de bonnes résolutions.

Ne dites jamais à un prof…

– Écoutez, jeune homme, moi je suis ingénieur.
– Ma fille avait 90 % l’an dernier. Si elle n’a plus que 80 % ce trimestre, c’est de votre faute.
– Franchement, à quoi ça va leur servir à mes enfants d’apprendre ça?
– La réunion des parents, le mardi soir prochain? Vous ne vous imaginez quand même pas que je vais louper The Voice!
– C’est bien ce que je disais à mon fils: vous êtes prof parce que vous êtes un raté et un frustré.

N’acceptez jamais qu’un prof vous dise…

– D’accord, vous êtes séparés. Mais vous êtes sûrs que ça se passe bien?
– Bizarre: votre fils est le seul élève de la classe à avoir raté cet exercice…
– Navré, mais votre enfant n’a rien à faire dans notre école.
– Si ça continue comme ça, vous savez où elle terminera, votre fille? Au chômage!
– Si, Madame, Umberto Eco est à la portée de n’importe quel enfant de première secondaire.

Des initiatives exemplaires

Évidemment, dans de nombreuses écoles, les relations entre parents et enseignants sont au beau fixe. Certains établissements se distinguent même par leurs initiatives visant à resserrer les liens entre la famille et le milieu scolaire. Ainsi, à l’école des Étoiles, à Bruxelles, les institutrices se rendent en début d’année scolaire dans chaque famille pour tisser une relation individuelle. "Elles vont prendre un repas un soir chez l’un, un soir chez l’autre. Comme ça, elles voient dans quel milieu évolue l’enfant, a pu observer la députée Françoise Bertieaux. Si chacune a une vingtaine d’élèves, imaginez le courage et la motivation qu’il leur faut! Mais quand ce genre de relations-là se construit, le mot "respect" prend tout son sens."

À Liège, c’est un rallye culturel dans les rues de la ville qu’organise le Lycée Saint-Jacques. Des équipes mêlant mamans, papas, enseignants et élèves participent à ce jeu de piste à la découverte du patrimoine liégeois. Le circuit se clôture par un barbecue. L’école maternelle Saint-Joseph d’Hognoul (Awans) réunit quant à elle famille et personnel éducatif autour d’un potager collectif. Tous ensemble, ils récoltent des légumes, préparent soupes et quiches et les dégustent. Même si, au final, il ne s’agit pas de devenir les meilleurs amis du monde, des projets très conviviaux et positifs comme ceux-ci affûtent la confiance mutuelle entre profs et parents.

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