Profession: huissier de justice

Huissier, c'est un des métiers les plus détestés. François, jeune père de famille, le sait. Il l'a choisi. Nous l'avons suivi en "tournée".

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Un chien aboie derrière la porte. Mais personne ne réagit au coup de sonnette. La voiture de ses maîtres, une Dacia, est pourtant garée devant la demeure, une villa quatre façades style années 70. "On a déjà saisi ce véhicule, une date de vente a même été fixée", explique François Dubois, 33 ans, jeune père et huissier de justice suppléant dans l’arrondissement de Mons. "Les propriétaires doivent 500 euros à la commune pour une taxe d’immondices impayée. Ils ont déjà reçu plusieurs rappels et mises en demeure. On leur a même proposé un plan de paiement. On n’a jamais eu de nouvelles."

Il est 8h30 en ce matin maussade. François Dubois s’apprête à parcourir des dizaines de kilomètres à travers les routes de campagnes du Hainaut, des quartiers cossus de Silly aux cités sociales montoises, de porte en porte, de débiteur en débiteur. Son 4×4, c'est son deuxième bureau. Bernard, gendarme à la retraite, l’accompagne dans le rôle du témoin.

François Dubois est conscient de l'image détestable de la profession d’huissier. Il assume. "J’ai choisi ce métier pour son côté concret. A un moment, on arrête de discuter, de faire durer les procédures… Je ne supporte pas l’injustice, dans un sens comme dans l’autre. Il y a des gens ou des entreprises en difficulté des deux côtés." Côté créanciers, il y a des pouvoirs publics, des hôpitaux, des sociétés de distribution de gaz, de téléphonie mobile, des fournisseurs et des propriétaires. Côté débiteurs, il y a des riches négligents, des salariés qui ne parviennent pas à nouer les deux bouts, des ménages qui vivent au-dessus de leurs moyens, des chômeurs qui n’osent même plus ouvrir leur courrier… Qu’importent les situations, ce qui est dû est dû. "Sans huissier, il y aurait un grain de sable dans les rouages économiques, explique Eric Choquet, vice-président de la Chambre des huissiers. 40 % des petites et moyennes entreprises ont des difficultés de trésorerie à cause d’arriérés de paiement."

Constater que le lit est chaud

Indispensables à l’économie de la société, les huissiers peuvent aussi avoir un rôle social "quand il s’agit de récupérer la pension alimentaire pour une mère qui élève seule ses trois enfants" (François Dubois). Les interventions des huissiers en matière de divorce frôlent encore parfois la caricature, comme lorsqu’ils débarquent à 5 heures du matin dans un appartement pour constater que le lit est chaud et voient monsieur s’enfuir en pyjama dans le jardin ("j’agis alors franchement contre ma nature"). Certains actes lui sont même pénibles. "Récupérer un enfant de force chez sa mère la veille de Noël… Elle sait qu’on va arriver, elle a planqué le môme sous la table. L’enfant ne comprend rien à ce qui se passe. Ça, ça marque très fort."

Ce genre de démarche intrusive est de plus en plus rare. Mais de toute façon, personne n’aime entendre un huissier frapper à sa porte. "Les gens focalisent leur mécontentement sur la personne de l'huissier de justice, note Eric Choquet. Mais il ne fait pourtant que traduire concrètement un jugement. L’huissier n’est qu’un intermédiaire." Cette agressivité, François Dubois en a fait l’expérience plus d’une fois. "Un homme a un jour fermé sa porte à clé derrière moi et a sorti sa carabine. Heureusement, à un moment donné, il est monté à l’étage et j’ai pu m’enfuir. Il avait laissé la clé dans la serrure." Dans d’autres cas, l’huissier doit faire face à une immense détresse. "En entrant chez un homme d’une trentaine d’années, très pauvre, j’ai vu une corde nouée à une poutrelle, poursuit François Dubois. Il m’a dit: "Je vous attendais"." Il était heureusement arrivé un peu "trop" tôt.

Organisation d’insolvabilité

Personne, en revanche, dans cet appartement montois où l’huissier doit exécuter une expulsion. Une responsable de l’agence propriétaire du bien et deux déménageurs attendent au pied de l’immeuble. Un serrurier ouvre la porte. Une heure trente durant, frigo, TV, caisses en carton et fauteuil en osier descendent à travers l’escalier étroit. "Parfois je patiente une demi-journée jusqu’à ce que tout soit vidé. Il m’arrive d’avoir envie de les aider mais ce n’est pas mon rôle."

Généralement, une expulsion suscite davantage de compassion pour le locataire que pour le bailleur. Mais tous les propriétaires ne sont pas riches. "Certains petits indépendants ont acheté un second bien pour s’assurer un revenu complémentaire pour soutenir leur pension. Si leur locataire ne paie pas, c'est eux qui se retrouvent en difficulté." L'expulsion, c'est le dernier recours. "On me demande souvent: comment tu peux faire ça? Je n’ai aucun scrupule à saisir quelqu’un qui, après 50 démarches, préfère encore jouer la sourde oreille." Pour être "un bon huissier", il faut une bonne dose de psychologie, une certaine empathie, mais aussi de la fermeté. "Bien sûr, certains sont plus durs que d’autres." En 2010, 63 plaintes ont été signalées à l’Ordre des huissiers.

Bien des mauvais payeurs sont passés maîtres dans l’organisation de leur insolvabilité. Les mécanismes vont de la faillite frauduleuse à la simple boîte aux lettres fictive (pour éviter une saisie ou doubler les allocations d’un couple de chômeurs). "Ou bien l'entreprise marche du tonnerre, mais son patron ne touche que 900 euros de salaire et met sa Porsche au nom de son fils. Ce genre de situation est pour nous un calvaire. Souvent, le parquet ne suit pas et on se sent démuni."

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