Pourquoi Game of Thrones patine?

De la barque de Tyrion à la discrétion des dragons, c'est la déception. La cinquième saison de Game of Thrones s'enlise dans un scénario plus ralenti et toujours plus complexe. On nous serine "L'hiver revient" mais les raisons de ce gel sont ailleurs.

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On avait patiemment attendu un an. Une éternité. Savourant le moindre des teasers énigmatiques distillés au compte-goutte, dévorant un docu promo sur l'envers des tournages de Game of Thrones et guettant les déclarations fracassantes concernant l'avenir de la tribu Stark et l'arrivée en force des dragons de la somptueuse Daenerys… Bref, on attendait de pied ferme la cinquième saison de la magistrale série. Puis, enfin, dans la nuit du 12 au 13 avril derniers, la série est réapparue dans notre quotidien.

Peu avant, les quatre premiers épisodes avaient déjà buzzé illégalement. Ce qui n'a pas empêché 18,1 millions d'Américains de se scotcher à leur télé ce soir-là. Puis des millions d'autres après eux sur la planète. Tyrion, Sansa, Littlefinger, Jon Snow, Arya,… Tous étaient de retour pour l'épisode d'ouverture du chapitre 5. Mais déjà, aucun n'a réellement réussi à nous convaincre. Et cinq épisodes plus tard, le constat est sévère, mais lucide: on s'est même parfois ennuyés. Entre la métamorphose de Sansa, devenue princesse gothique désabusée, les bla-bla interminables de Tyrion et Varys ou le désarroi de la mère des dragons installée dans la cité de Meereen qui lui résiste sournoisement, la série a peiné à contenter notre désir ardent de batailles grandioses et de rebondissements flamboyants. Comme avant.

"Pas de quoi s'inquiéter, le premier épisode plante toujours le décor" se rassuraient les fans sur les forums. Pourtant, la semaine suivante, le clou s'enfonçait un peu plus. Et à mi-saison, on déchante. Livrés à eux-mêmes, les rôles de premier plan ne sont dévolus qu'à des personnages secondaires, à une heure où l'on désire ardemment des confrontations déterminantes entre les maîtres du jeu comme Stannis, Cersei, Jon Snow et Daenerys.

Le symbole de ce trop long et tortueux fleuve tranquille est bien le sort du nain Tyrion Lannister enlevé et en route pour être livré à Daenerys. Mais le trajet entre Tyrion et la Khaleesi targaryenne prend des plombes. Le voyage du petit homme futé n'en finit pas après son enlèvement et ses pérégrinations en barque. Même schéma du côté de la sadique reine-mère Cersei, qui pour l'instant est en plein mélodrame de palais face à sa nouvelle belle-fille qui lui marche sur les escarpins. Tu parles d'un suspense. Sans oublier la jeune et téméraire Arya, débarquée dans la Demeure du Noir et du Blanc, qui dépérit d'ennui. Bref, du fade et du lent. Eh oh, elle est où notre guerre des trônes? Et puis l'hiver, il arrive quand?

Stéphane Rolet, professeur à l'Université Paris 8, est l'auteur du livre Le Trône de fer ou le pouvoir dans le sang, une instructive exégèse de la série. Il nous livre quelques clefs de compréhension quant à ce départ à cinq à l'heure. "Pour celui qui a lu les livres, ce lancement un peu lent n'est pas forcément gênant. En effet, le lecteur sait que la trame narrative a changé depuis la quatrième saison. Au début de la saga, on commence avec des familles regroupées dont on suit une ou deux figures de proue. Comme Ned Stark lors de la première saison. C'est assez simple et il se passe énormément de choses. Le père Stark finit comme on le sait et d'un seul coup, ses enfants se retrouvent propulsés sur le devant de la scène. Idem du côté des Lannister, d'ailleurs. L'éclatement des groupes initiaux multiplie à chaque fois les personnages qu'il va falloir suivre et complique donc l'intrigue au fil des saisons."

Okay. Mais pourquoi cela bascule-t-il avec la cinquième saison? Notre spécialiste explique: "La cinquième saison est particulière car elle repose sur deux volumes et non plus un seul. Ce qui a obligé les showrunners de la série à  adapter deux volumes à la fois. Et ce qui a amplifié la complexité de cette saison. La deuxième nouvelle donne est que pour ces deux tomes George R.R. Martin, l'auteur des livres, n'a pas suivi le même schéma d'écriture que précédemment. Au lieu d'être chronologique comme les premiers tomes, le récit opte pour la simultanéité de différentes actions engageant une pléiade de personnages. Enfin, cette structure implique d'incessants sauts géographiques." Ce qui explique les épisodes aux récits très éclatés.

Le calme avant la tempête

Le royaume gigantesque a donc perdu en lisibilité au fil des années. Les ramifications du récit initial n'étaient déjà pas aisées à décrire en images. Et c'était déjà un tour de force que chaque saison de Game of Thrones parvienne, en  dix épisodes de 50 minutes, à rendre digeste chaque ouvrage de G.R.R. Martin qui fait toujours plus ou moins mille pages. Autant dire que les scénaristes de la série ont  abattu un sacré boulot d'élagage par rapport aux livres initiaux. Au grand dam des puristes. "Les lecteurs se manifestent sans cesse pour pointer qu'il manque des personnages. Certains ont été carrément supprimés de la série, alors qu'ils jouent un rôle important dans les livres. Comme l'écriture de la saga n'est pas terminée mais qu'il faut que l'action progresse, les scénaristes amènent dans la série des évènements absents dans les livres. Comme la rencontre entre Tyrion et Daenerys et plus tôt dans la série, la vision de l'armée des marcheurs blancs."

Cette méthode adoptée par les showrunners de HBO est loin d'être anodine. Elle répond à un besoin accepté par G.R.R. Martin lui-même. Autant l'auteur de l'œuvre littéraire se montrait très présent dans l'écriture des premiers épisodes de la série, autant il laisse désormais quasi-carte blanche quant à la suite des évènements en télé: "Dès qu'il a vu que les deux scénaristes David Benioff et D.B. Weiss apportaient de bonnes idées sans dénaturer l'histoire, il s'est extrait de l'écriture. Aujourd'hui, il part du principe que la série, c'est leur œuvre et lui s'occupe des livres. Mais avec évidemment de nombreux points communs puisque manifestement, les deux arriveront à la même fin par des chemins un peu différents. Et quitte à faire mourir certains personnages comme Ser Barristan, toujours vivant dans les livres" commente Thibaut Eliroff, directeur des collections Fantasy chez J'ai Lu. Une brèche dans laquelle les scénaristes n'hésitent pas à s'engouffrer pour tenter de rendre la saga télévisuelle la moins complexe possible.

"C'est exactement ce qui s'est passé avec Bran Stark, l'un des plus jeunes fils et seigneur paralysé des jambes. Dans les livres, est décrite son évolution lors d'un voyage initiatique mental rocambolesque pendant sa formation de "vervoyant" (NDR: don à s'incarner dans un oiseau pour avoir des visions prémonitoires). Un passage très difficile à expliquer dans la série. Les scénaristes ont décidé de ne pas l'inclure à la cinquième saison. Et puis saviez-vous  ajoute Stéphane Rolet,que là où la série jongle avec 150 personnages avec un nom et un prénom, dans le roman, ils sont au moins 1.500!"

Adapter Game of Thrones était un travail de titan. Avec une mécanique narrative qui se complexifie au gré des livres, la série elle, ne bénéficie toujours que d'un temps limité et doit gérer le succès tout en continuant sur sa lancée. La saison 5, cap et charnière, est une phase de recherche d'un nouveau et juste équilibre entre ces coupes drastiques, les spoilers sur les livres et le scénario original.

La liberté d'élagage de HBO a pourtant ses limites. Eliminer en zappant quelques personnages secondaires, pourquoi pas. Mais impossible toutefois de faire l'impasse sur la majeure partie du roman. Roman dont un seul cerveau détient la clé ultime, G.R.R. Martin lui-même. Qu'adviendrait-il alors si l'auteur de 66 ans venait à disparaître avant d'avoir légué les ouvrages finaux de sa saga débutée en 1996? "Cela fait partie des questions taboues" répond Thibaut Eliroff. Pour lui, il est tout à fait impensable qu'il ne termine pas sa saga." Stéphane Rolet ajoute: "Martin a déposé la fin de son récit dans un coffre à la banque. Il y explique les grandes lignes et les principales étapes pour arriver à la fin qu'il a prévue à sa saga. Donc, même si l'écrivain venait à disparaître, le duo Weiss et Benioff arriverait à terminer la série."

Mais en attendant, comme ses personnages, Lannister ou Stark, George R.R. Martin tient sa cadence et n'apprécie pas qu'on essaye de le presser. Si on le suit, la clé pour savourer Game of Thrones est d'ailleurs peut-être le temps. Oui, les téléspectateurs sont impatients, frustrés du changement de rythme et de narration en cette cinquième saison. Le tout est simplement peut-être de déguster plus lentement les intrigues, pimentées de sexe, de violence et d'ambition et d'apprécier les personnalités complexes d'Arya, de Jon Snow ou encore de Cersei. Quitte à devoir passer par quelques chemins de traverse, à l'image de celui, un peu plat actuellement réservé à Tyrion, pavé d'hommes-pierres et imbibé de vin rouge. Ou d'attendre, tant bien que mal, que les dragons de Daenerys crachent enfin de tous leurs feux. Le retour de l'action et de l'hiver n'en sera peut-être que meilleur.

Il ne reste plus qu'à croiser les doigts pour qu'enfin, les belles promesses de GOT, comme l'arrivée des sauvageons et la libération des dragons, se réalisent lors de la deuxième partie de cette cinquième saison. Et plus précisément, lors du 7eépisode. Mais comme l'a prouvé Daenerys en épousant un chef des clans pour faire régner l'ordre dans Meereen, la seule manière de comprendre une société comme celle de Game of Thrones est d'en suivre les règles… quitte à ce que la lenteur fasse, parfois, partie de celles-ci.

 

GAME OF THRONES – SAISON 5

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