Plongée dans le monde des Ultras du Standard

Les supporters du Standard de Liège, et plus particulièrement les Ultras, font parler d'eux depuis ce dimanche à cause de leur banderole (tifo) hostile à Steven Defour. Représentant l'ex-rouche, devenu "mauve", décapité, ils focalisent l'ensemble des réseaux sociaux sur leurs (mé)faits. Relégant la victoire de Syriza en Grèce au rang d'anecdotes.

Il y a quelques mois, nous nous étions plongés au coeur des Ultras. Rappel de cette plongée dans un monde à part.

1271751

NDLR L'article fut publié en octobre 2014.

A Liège, mais aussi partout en Belgique, on ne parle plus que cela depuis dimanche. "Cela", c'est la rencontre Standard de Liège-Zulte Waregem. Un match perdu 1-2 par les Liégeois mais qui a connu, surtout, son lot de péripéties. Il y a d'abord la rencontre, interrompue une première fois par l'arbitre à la 79e minute après ques des supporters ne tentent d'envahir la tribune officlelle. Puis l'arrêt définitif du match à la 89e, alors qu'un groupe de supporters jetaient des sièges sur le terrain. Mais aussi la sortie discrète du président du club, avant la fin, parce qu'il craignait pour sa sécurité… Raison de ces débordements? La très mauvaise entame de saison du Standard, qui pointe à la douzième place après déjà 11 matches, la conviction que l'entraîneur Guy Luzon n'est pas l'homme de la situation, et que la politique sportive et économique du président Roland Duchatelet mènent le club à sa perte. Le lendemain du match, l'entraîneur était licencié. De quoi calmer la fureur des plus ultras des supporters?

On le sait, dans le foot belge, c'est dans les tribunes du Standard que l'ambiance est toujours la plus chaude. C'est à Liège que les supporters sont réputés les plus acharnés. Mais c'est aussi à Liège que les plus bouillants d'entre eux avait saccagé, l'an dernier, le bureau du président après s'être introduit illégalement dans le stade. Le Standard meilleur public de Belgique?Dès avant les événements de dimanche,on avait investi les travées du club durant un match des Liégeois, et interrogé quelques supporters-clés, histoire de comprendre comment fonctionne la machine à supporter les Rouches… 

Un reportage pas si facile à réaliser. Il nous aura en effet fallu des trésors de persuasion pour les convaincre de nous rencontrer. C’est qu’à Sclessin, on se méfie toujours un peu des journalistes. “Parce que quand ils m’appellent, en général, c’est pour savoir si on va plonger ou non les pieds de la femme de Duchâtelet dans du béton et la balancer dans la Meuse, ou parce qu’on a mis 2 “n“ à Wallonie sur une banderole… Bref, pour entretenir une image négative…“ regrette Max. Et de rappeler un épisode qui fait tristement écho aux événements de dimanche dernier. “Lorsqu’il y a un an et demi, de manière légitime, on a mis un arrêt au match contre Anderlecht, parce qu’on voulait faire comprendre de manière médiatique, explicite et visuelle au président que la coupe était pleine et qu’il fallait arrêter de se foutre de notre gueule… Là, on s’est fait trainer dans la merde pendant des mois: des gens qui ne connaissent rien aux tribunes écrivaient qu’on était des repris de justice, des alcooliques notoires, des drogués, des hooligans… C’est le problème, quand on décide de ne pas parler pas à la presse… Mais un moment donné, il faut quand même soigner sa communication“.

Dont acte. Rassuré par nos intentions mais obsédés de “ne pas se mettre en avant par rapport au groupe“, Max et Bernard refuseront de se faire prendre en photo. Pourtant, leurs visages, pour les habitués, sont archi-familiers. Un bob sur la tête, Bernard est connu pour l’instrument qui lui vaut son surnom – “Tambour“ – et sa longévité: “J’en suis aujourd'hui à mon 1.380e match en 33 ans. Et je n’en ai plus raté un depuis 16 ans! Même pour les déplacement “impossibles“, je trouve toujours un filon pour y allerIl m’est déjà arrivé de m’évader de l’hôpital où j’étais hospitalisé ou de faire un aller-retour en avion pendant mes vacances“.

Max, lui, est porte-parole des Ultras Infernos, l’entité charismatique qui colore le flanc gauche de la tribune 3, aux côtés de la vieille garde, plus restreinte que jadis, du Hell Side émargeant au mouvement hooligan. S’il y a parfois eu une “rivalité malsaine, comme dans tous les stades“, les deux groupes font aujourd'hui cause commune. En face, Renaud préside les benjamins du PHK (pour Publik Hysterik), qui ont investi il y a un peu plus de dix ans les blocs vides de la tribune 4, jusque-là entièrement dévolue aux supporters adverses.

Mentalité Ultras, tifo et capo

Infernos comme PHK se revendiquent d’obédience “ultra“: un style latin de supportérisme – “dans une logique à priori pacifique, même si un partie du groupe peut être aussi très belliqueuse“– qui se distingue par ses animations visuelles, les tifos: du simple lancement de rouleaux de PQ au déploiement d’impressionnantes bâches taguées, en passant par le “craquage“ de pyrotechnies.

Des comportements qui ont nourri la réputation d'"Enfer"deSclessin, mais qui sont pourtant strictement encadrés par la loi football: les projets de banderole doivent en principe être soumis au responsable de la sécurité, tandis que les feux de Bengale sont formellement interdits dans l’enceinte. “C’est une question d’audace. Celle qui fait défaut aux autres supporters. Si on vous disait comment on fait rentrer des fumigènes ici, vous ne nous croiriez même pas“, sourit Max. “Certains pensent que le Standard nous couvre ou paie nos amendes, mais c’est faux…“, assure Renaudavant de concéder: “On n’est sans doute pas sanctionné de la même façon… A Anderlecht, un “craquage“ vaudra une suspension de six mois. Nous, sauf récidive, le tarif, c’est un match en déplacement. Du coup, on calcule, ça fait partie du jeu“. 

De là à dire que “le Standard est plus permissif“, c’est un pas que ne manquent pas de franchir les supporters des autres clubs. Et de pointer notamment un tifo polémique du PHK où le héros de Scarface Tony Montana menaçait le Ketje d’Anderlecht avec une mitraillette et ce texte: “Dites bonjour à votre pire ennemi“, inspiré de la réplique du film. “Je pense que notre chance, c’est d’avoir un responsable sécurité – Christian Hannon – qui comprend le monde des tribunes, puisque c’est un ancien du Hell Side, analyse Renaud. Pour Tony Montana, il était parfaitement au courant…“

Faute d’enjeu sans doute, point de Tony Montana pour ce match contre le Lierse. Qu’importe. Au milieu du PHK, où nous passons la première mi-temps, Renaud offre un autre spectacle. Muni d’un mégaphone, le “capo“, comme on l’appelle, lance les chants et coordonne la gestuelle. Tourné dos au terrain, il ne verra rien du match… “Si c’était notre but, on s’abonnerait à Voo TV…“, glisse Max.

“Allez les gars, on ne lâche rien!“ , martèlera plusieurs fois Renaud, qui tient à ce qu’on respecte cet autre précepte “ultra“: chanter 90 minutes non-stop. “L’important aujourd'hui, c’est qu’il y ait du rythme, précise Tambour, qui sait forcément de quoi il parle. Parce qu’on espère le transmettre aux joueurs…“

Les déplacements européens mais aussi Youtube permettent de renouveler le catalogue de nouvelles mélodies copiées, sinon traduites. “Mais ça se résume souvent à des “lalala“, reconnaît Renaud. Les chants avec des paroles élaborées, les gens ne les retiennent pas.“ “Sauf une!", objecte Max avant de fredonner:“On t’aime plus que la marijuana/Cocaïne ou héroïne/Aucune drogue ne te remplacera/Standard Liège Hoho/Même la police ne nous stoppera pas…“. Si tu joins Standard, drogue et répression, là c’est bon, tu fais un tube incroyable!“, se marre-t-il.

Sclessin châtie bien

C’est que dans la conception ultra, les gradins sont une tribune au sens propre du terme. “On a un pouvoir contestataire, revendique Max. Le supporter n’est pas un débile qui se contente de gueuler “Allez, allez“. Etre supporter, c’est aussi tirer la sonnette d’alarme quand on estime que son club va mal. On peut siffler les joueurs ou même leur tourner physiquement le dos, pour leur “botter le cul“ et leur faire respecter le blason.“

Car oui, Sclessin châtie bien. Mais c’est bien plus souvent encore la direction (“des technocrates…“), la cible des frondeurs. Comme dimanche dernier “Un supporter du Standard a conscience qu’il a le pouvoir de faire changer les choses. La politique des transferts, par exemple, comme après les manifestations l’année dernière“. Ou cette fois, le sort de l’entraîneur, Guy Luzon…Ou encore le prix des places… Dans notre bloc, l’abonnement revient à 175 euros, soit moins de 12 euros par match. Un prix très honnête. S’il augmente à 300 euros l’an prochain, le président sait très bien qu’on va lui mettre la misère, qu’on va lui rendre la vie infernale…“

Et quand on lui demande quel usage de la violence il estime légitime, le porte-parole des Ultras sourit: “Je préfère ne pas répondre… Vous ne pourriez pas l’écrire! (Il rit). Chez nous, on regroupe plein de gens différents. Dont des gens capables de tout. Quand il est question de l’intérêt du club, je pense qu’on a déjà tout fait… Mais blague à part, quand tu vois quelqu’un qui te ment dans les yeux, quand on sait l’argent qu’il draine, ce qu’il fait dans d’autres clubs et ce qu’il veut faire dans notre club, moi ce que j’ai envie de faire, c’est de l’empoigner et de lui mettre un gros coup de boule. Pour moi, au fond de moi, ça, c’est légitime. Maintenant si je me raisonne, je n’en sais rien moi… On ne va pas le faire buter le gars quoi! Il y a un juste milieu.“ 

Forcément, cette farouche indépendance a un prix: l’autonomie financière absolue des groupes d’animation. “Pas question de demander la moindre aide.“ Ni au club, ni à un sponsor, comme à Anderlecht. “Nos tifos, on les finance grâce à du merchandising, des collectes, etc.

A la mi-temps, le Standard mène grâce à un doublé de Jelle Van Damme, un joueur apprécié du public “pour son caractère. Mais dorénavant on s’en fout d’un joueur qui embrasse le blason…“, affirme Renaud. Allusion à peine voilée à Steven Defour, l’ancien capitaine rouche passé chez l’ennemi mauve… “Quand je pense qu’il a passé un match en tribune à côté de moi à crier “Enc… de Mauves“, j’en ai mal au ventre…“, grimace “Tambour“. “On l’a accueilli comme un des nôtres, enchaîne Max. Trois jours avant son transfert, il nous a dit sur Facebook qu’il était dégoûté, qu’il resterait Standardman à vie. Mais que professionnellement parlant, il devait passer par Anderlecht. Comme s’il n’y avait pas assez d’autres clubs dans ce putain de monde… Moi quand je vais au stade, je deviens binaire: le bien et le mal. Et Defour a glissé du bien au mal. Il porte les mauvaises couleurs, point.“

Esprit révolutionnaire

Pour la seconde mi-temps, Max a accepté de nous emmener en tribune 3, “côté terril“. L’historique. L’hostile. Là où les sièges ont vu plus de paires de pieds que de fesses. Là où flottent une nuée de deux-mâts et de drapeaux. Dont un, impressionnant, à l’effigie de Che Guevara. “C’est un cadeau d’un parti politique d’extrême gauche bien connu. Vu que le nom n’y figure pas, on l’a accepté. Ça sert de filtre aux gens d’extrême droite. Des skinheads, il y en a eu au Hell Side. Mais ils ont soit splitté, soit viré leur cuti. Nous nous revendiquons antiracistes et antifascistes. Pas spécialement de gauche, même si c’est clair que plus de gens votent PTB que MR ici… Mais on évite dorénavant les messages politiques explicites. A une époque, on aurait sorti un grand message pour le conflit israélo-palestinien… Ici on s’est contenté d’un drapeau…“

Pendant ces 45 minutes, on doit bien avouer qu’on passera moins de temps dans la tribune que dans ses travées, à enchaîner les bières et serrer des mains. Notammment celles du rappeur de Starflam, un habitué, ou de Vincent Solheid, l’artiste plasticien à l’origine de la fresque de l'ancienne gloire Roger Claessen, sur un des piliers du stade. Une ambiance gentiment underground, où ne filtrent que les brouhahas des tribunes, qui témoignent du déroulement du match. Le Standard concédera le match nul dans les ultimes minutes… “Il y a eu pas mal de bruits ce soir…“, se console l’un des Ultras. Max concède que l’enfer de Sclessinbrûle un peu moins ardemment qu’avant, quand les résultats font défaut. La faute à un nouveau public arrivé avec les titres de 2008 et 2009, moins fervent, plus opportuniste. Bref, davantage “supporter de la victoire“. Lequel aura inévitablement été déçu ce soir. Pas nous. Max nous invite à boire un dernier verre à la Cosa, le Q.G. des Ultras. La méfiance du début a disparu. Désinhibée. Les lumières du stade sont éteintes. Pas celles, rougeoyantes, des bars aux alentours de Sclessin…

Sur le même sujet
Plus d'actualité