PJ Harvey: Je ne crois pas à un monde sans conflit

Habituée à l'introspection, elle s'ouvre au monde et se transforme en reporter de guerre le temps d'un album lumineux.

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Rendez-vous est pris dans la chambre d’hôtel bruxelloise de PJ Harvey à la veille de ses deux concerts complets au Cirque Royal. L’artiste anglaise porte un ensemble noir signé Ann Demeulemeester, boit du thé vert et parle d’une voix douce.

Les réponses sont réfléchies et intelligentes. Nappé de douceur et d’humour, le ton n’est pourtant pas toujours celui de la confidence et encore moins celui de la thérapie. « Vous me connaissez, je n’aime pas trop parler de moi et encore moins de la signification de mes chansons. Par contre, j’ai beaucoup de choses à dévoiler sur mon travail. »

Travail, discipline, rigueur… Ce sont des mots qui reviennent régulièrement dans la conversation. En vingt ans d’une carrière entamée par le brûlot « Ride », Polly Jean n’a jamais enregistré deux fois le même album, sorti la chanson de trop ou lancé dans le domaine public une strophe dont elle n’était pas satisfaite à 100 %. Le brillant « Let England Shake » (voir notre chronique « quatre étoiles » parue la semaine dernière) ne déroge pas à la règle. Habituée à des réflexions introspectives, elle multiplie cette fois les points de vue sur la guerre et ses dégâts collatéraux. Pour contrebalancer le propos grave de ce disque enregistré dans une église perdue sur les falaises de son Dorster natal, PJ Harvey a créé des mélodies limpides. Les arrangements sont folks, le chant aérien et les samples (une sonnerie de cavalerie, des lamentations de civils, un refrain rasta…) aussi improbables qu’interpellants.

Si vous abordez aujourd’hui le thème de la guerre, c’est parce qu’il y a urgence?
PJ Harvey – C’est plutôt l’aboutissement d’une démarche personnelle. Sur « A Woman a Man Walked By », l’album que j’ai enregistré avec John Parish en 2009, il y avait déjà une chanson intitulée The Soldier. Dans le passé, j’ai écrit d’autres textes évoquant la guerre, mais ils ont atterri dans le feu car ce n’était pas assez bon. C’est un sujet qui me passionne et qui m’affecte profondément. Mais il m’a fallu de la discipline afin de trouver le bon langage pour l’évoquer dans des chansons. C’est l’écriture, le travail de recherche et de compréhension de tous ces conflits qui m’ont pris le plus de temps. Presque trois ans…

Avez-vous besoin d’écouter la musique des autres quand vous travaillez sur un nouvel album?
PJ Harvey – Oui, c’est même essentiel, mais je suis très sélective dans les choix. En préparant « Let England Shake », je me suis replongée dans les disques des Doors, des Pogues, du Velvet Underground. J’ai pas mal écouté du folk irlandais, anglais, russe et même cambodgien. J’ai lu des lettres de soldats de la Première Guerre mondiale et la poésie de T.S. Eliot. J’ai étudié les œuvres de Dalí inspirées par la guerre civile espagnole, ainsi que Les désastres de la guerre de Goya. Les films de Stanley Kubrick m’ont aussi guidée, tout comme les récits sur le siège de Gallipoli en 1915 et le travail photographique de Seamus Murphy avec qui je compte encore collaborer.

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Envisagez-vous l’écriture en dehors de la musique?
PJ Harvey – Je prends de plus en plus de plaisir à écrire des mots sans y coller de la musique. Mais c’est un travail différent de tout ce que j’ai fait auparavant. Si je dois m’exprimer dans cette voie, ce serait sous forme de poésie ou au théâtre plus qu’en écrivant un roman.

Vous faites dire à un des narrateurs de Let England Shake « J’ai fait des choses que je veux oublier ». C’est une phrase qu’on peut mettre dans votre bouche?
PJ Harvey – Non, je ne l’ai jamais pensé. Je n’ai aucun regret. Je n’ai jamais fait un disque ou une chanson par hasard. Tout est clairement assumé et je vis parfaitement avec.
Luc Lorfèvre

Le 2/7 à Werchter.

« Let England Shake »
Universal

Let England Shake