Pixar: L’industrie du rêve

Un anniversaire, un nouveau film. Il n'en fallait pas plus pour filer à San Francisco et rencontrer John Lasseter, le grand gourou de Pixar.

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"Si vous allez à San Francisco, assurez-vous de mettre des fleurs dans vos cheveux." La chanson de Scott McKenzie, sortie en 1967 pour promouvoir le festival pop de Monterey, me trotte dans la tête depuis la descente d'avion. Tube planétaire, on dit qu'elle attira des milliers de jeunes gens dans la City By The Bay à la fin des sixties. C'est que San Francisco est une ville à part dans la jungle américaine. Outre les images de cartes postales (le Golden Gate Bridge, la prison d'Alcatraz, les demeures victoriennes et le cable car), San Francisco est connue pour être la ville la plus tolérante des États-Unis envers ses minorités. Elle fut le terminus du premier train intercontinental mais surtout, celui de milliers d’hommes partis au milieu du XIXe siècle pour la ruée vers l’or. À la même époque, en 1847, c'est dans cette même ville que s'installa Oscar Levi Strauss pour y créer les premiers jeans. Regardez les boutons de votre 501, ils sont frappés d'un discret SF.

Depuis le milieu des années septante, San Francisco est devenue l’un des centres mondiaux de l’industrie informatique. La Silicon valley (la vallée du silicium et non du silicone) accueille les sièges des sociétés les plus célèbres du business: Facebook, Google, Adobe, Apple, Ebay, Electronic Arts ou encore Intel. Terre de nouvelles technologies, elle est aussi une ville pétrie de culture.

Berceau du flower power, du mouvement beatnik et de la beat generation, San Francisco a servi de décor à quelques grandes œuvres du siècle passé. Côté bouquins, elle est la ville de Dean Moriarty, le héros de Sur la route de Kerouac. Au cinéma, on retiendra Sueurs froides de Hitchcock. En musique, c’est à San Francisco que résidaient Janis Joplin et Jimi Hendrix durant le Summer Of Love. C'est sur ses quais qu'Otis Redding "gaspille son temps" dans Sittin' On The Dock Of The Bay. C'est la ville de Grateful Dead, de Jefferson Airplane. Ou plus près de nous, de Faith No More et Metallica.

San Francisco est donc un centre touristique où se croisent les nouvelles technologies et la contre-culture. Dix minutes en voiture vers l'est, nous traversons le Bay Bridge et arrivons à Emeryville. Devant nous, les studios Pixar. Qui ne pouvaient finalement naître qu’ici, à la rencontre de ces deux cultures. Une fois passés la barrière de sécurité et l’imposant portique où trônent les cinq prestigieuses lettres, nous arrivons sur une immense terrasse où se dresse une version géante de la lampe Luxo Jr que l'on voit avant chaque film de Pixar. J’ai 36 ans. Et tout de même, je trouve l’instant magique…

Bordel et chemise hawaïenne

C'est que Pixar est l'une des plus belles success stories de l'industrie culturelle. En vingt-cinq ans, elle a produit douze longs-métrages. Chacun d’entre eux s’est classé dans la prestigieuse liste des films d’animation les plus rentables de l’histoire (un film Pixar rapporte en moyenne 600 millions de dollars et à titre d'exemple, Toy Story 3 a engrangé plus d'un milliard de dollars, devenant le cinquième film le plus rentable de l'histoire). En douze films, Pixar a remporté vingt-six oscars et quatre golden globes. Parmi les chefs-d'œuvre de cette nouvelle Mecque du cinéma d'animation: Toy Story, Monstres et Cie, Nemo, Cars, Les indestructibles, Ratatouille, Wall-E, Là-haut… On peut difficilement mieux faire.

Aujourd'hui, Pixar ouvre ses portes à la presse internationale pour parler de son nouveau bébé: Cars 2. Ce qui nous attire ici? la possibilité de rencontrer John Lasseter, le grand patron (que dis-je, le gourou) de la boîte. Alors que les journalistes s’entassent dans l’atrium, je décide de monter à l’étage. En douce. Pour dénicher son bureau. Et ce que je vois à de quoi surprendre. Nous avons presque tous un patron et, il faut bien l'avouer, leurs bureaux sont rarement un modèle de coolitude. Un fauteuil, une table de réunion, des murs blancs et au mieux, une plante verte. Le bureau de John Lasseter que je découvre entrouvert ne ressemble à rien de tout cela. Des murs bariolés, un désordre qui fait un peu tache, des jouets éparpillés sur les meubles (des Woody, des Buzz, des peluches de Nemo et des tonnes de petites voitures). Et l'homme qui trône dans son fauteuil a troqué le costume sombre du patron lambda contre un pantalon trop grand et une chemise hawaïenne. Et dire qu’il pèse quelques sauvages milliards de dollars.

Car aujourd'hui, John Lasseter est devenu le grand parrain de l'animation mondiale. Il dirige Pixar bien sûr, mais depuis 2006 (et le rachat de Pixar par Disney), il est également directeur de l'animation chez l'oncle Walt (on lui doit notamment d'avoir produit La princesse et la grenouille et Raiponce). Et bien qu'il semble impossible d'ajouter quoi que ce soit à cet emploi du temps forcément surchargé, Lasseter a réalisé lui-même le nouveau volet de Cars. "C’est un projet que je devais mener à terme moi-même. Comme Toy Story que j’ai créé en 1995, Cars est avant tout mon bébé. Mon père a travaillé toute sa vie pour Chevrolet. Je suis donc ce qu’on appelle ici un "car guy". Les bagnoles, c’est ma première passion. Je ne pouvais donc laisser la réalisation de ce film à personne d’autre."

L'homme a l'air décontracté et pourtant, repose sur ses épaules un poids énorme. À la réussite insolente succédera bientôt l'échec, c'est inévitable. Car Pixar, c'est évident, ne pourra tenir ce degré de qualité éternellement. "Aujourd’hui, nous avons 25 ans, commente Lasseter. L'âge d’insouciance touche à sa fin. Si nous restons envers et contre tout un studio obsédé par la créativité, nous opérons aussi dans une logique commerciale. C’est une évidence. Le sujet nous préoccupe et nous en parlons quelquefois: sommes nous prêts pour le premier échec? On met toutes les chances de notre côté pour continuer à exceller. Mais inévitablement, ça arrivera, comme c’est arrivé à Disney…"

Faire pleurer les rabat-joie

Si Pixar force le respect, c’est qu'il reste un studio à part dans le paysage de l’industrie culturelle mondiale. "Pixar est un studio d’animation dirigé par des artistes. Ce sont en fait les réalisateurs des films Pixar qui dirigent la société. Et non des managers qui n‘y connaîtraient rien à notre métier. Ici, nous n’achetons pas de scripts à l’extérieur, nous ne planchons pas sur cinquante projets en même temps. Notre mode de fonctionnement est inchangé depuis le début. Un réalisateur pitche une histoire. Un groupe de gens que nous appelons le Braintrust (les autres réalisateurs maison) réfléchissent et développent un peu l’idée. Et ensuite, l’armée se met au travail. C’est aussi simple que cela. Je demande juste à tout le monde de travailler avec passion."

C'est probablement cette passion qui a permis à Pixar de dépasser le simple cadre du film pour enfants. En osant la poésie, le beau, la différence, on peut même dire que Pixar a réinventé le concept du divertissement familial. Qui, en effet, eût cru à l’histoire d’un rat cuisinier dans un Paris fantasmé (Ratatouille) ou à Wall-E et ses trente premières minutes muettes? Ou à Là-haut et son ouverture capable de faire pleurer le plus dur des rabat-joie? Personne. À part peut-être John Lasseter. "On me demande souvent quelle est la recette du succès chez Pixar. Honnêtement, je n'en sais rien. Je sais juste qu’il y a trois règles à suivre pour réaliser un bon film: il faut raconter une histoire prenante qui scotche les gens au fauteuil. Ensuite, il faut peupler cette histoire de personnages mémorables. Et enfin, situer cette histoire dans un monde crédible. Je ne dis pas réaliste. Je dis crédible pour l'histoire que l'on veut raconter. C'est mon équation: histoire/personnages/monde."

D’une certaine manière, John Lasseter fait penser à Steve Jobs, le patron d’Apple. Ça tombe bien, les deux hommes sont en fait les meilleurs amis du monde. Et pour cause, Pixar appartenait à l’origine à Lucasfilm mais fut racheté par Jobs en 1986. Et lorsque Disney racheta Pixar en 2006 pour 7,4 milliards de dollars, Jobs devint alors le principal actionnaire privé de Disney (comme s'il n'avait déjà pas assez de pognon, celui-là). "Steve Jobs et moi, nous pensons que la culture de l’entreprise doit être imposée par la direction. En gros, que le rôle d'un patron est avant tout de montrer l'exemple. C'est pourquoi ma porte est ouverte à tout le monde, ici. Chez Apple comme chez Pixar, la direction est hyperactive dans le domaine créatif. Ni Steve ni moi ne serions heureux si nous devions rester dans notre tour d'ivoire à signer des papiers et libeller des chèques. Il y a une phrase que j'ai affichée au mur ici chez Pixar: "Sortez de votre bureau, soyez collaboratifs.""

Si tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, Pixar est aujourd’hui face à un grand défi. En effet, pour la première fois, un film maison (Cars 2) reçoit des critiques très mitigées. "Nous savons que nous sommes capables de réaliser de bons films. Maintenant, il ne faut pas accéder aux pressions qui viennent de toutes parts. On a souvent vu de jeunes studios se faire bouffer par l'argent. Ils se disent que s'ils ont un succès par année, ils pourraient en avoir deux et gagner le double de pognon. Et qu'est-ce qui se passe? On agrandit, on engage, on restructure. Et soudain, les managers prennent le pouvoir et ils commencent à compter l'argent avant de l'avoir gagné. Le business nous dit "plus, plus, plus" et il faut savoir dire "non, non, non". Je ne me cache pas, je veux que Pixar reste encore très longtemps au top. Parce que franchement, ici, j'ai le plus beau métier du monde."

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