Pierre Pestieau: « La pension, c’est pas Babar et les Bisounours »

Professeur émérite à l’ULG, Pierre Pestieau, 69 ans, est l’un de nos meilleurs spécialistes en matière de retraites. Un économiste qui rame dans le désert.

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65 ans, c’est un bel âge pour se reposer, non?
Pierre Pestieau. – Ah bon, pourquoi? Cette barrière magique sépare inutilement deux populations, les actifs et ceux qui ne le seraient plus. En Belgique, la durée des études est plus longue qu’ailleurs. Jusque 22 ans en moyenne. Les carrières s’étendent sur 35 ans à peine. Et suite à l’allongement de l’espérance de vie, la pension "court" sur 20 ans. Pensez-vous que c’est soutenable à terme? Sera-ce amusant, ces longues retraites sans le sou? Deux fois non.

Mais en octobre dernier, le "comité d’étude sur le vieillissement" se voulait rassurant: les conditions de vie des pensionnés devraient s’améliorer.
Derrière ce type d’étude, il y a le Bureau du plan. Celui-ci a une tradition d’optimisme qui me surprend. C’est sans doute une manière de ne pas inquiéter le pouvoir dont il dépend. A propos des retraites, c’est fou ce qu’on raconte des salades dans ce pays. Même vous, les journalistes. Je suis frappé de constater à quel point les sociologues, les politologues ou les démographes qui traitent de ce sujet sensible défendent une vision totalement opposée à la mienne. Ils pensent qu’on pourra éternellement financer les pensions via des gains de productivité et en taxant les riches. Ils se trompent. Certains parlent des retraites comme d’un monde extraordinaire. Babar et les Bisounours.

Vous êtes dur.
Je sais. On me reproche souvent de représenter le 3e ou le 4e âge de manière trop catastrophiste. Mais il y a des raisons d’être inquiets. En 40 ans, la population belge de plus de 80 ans va tripler. Une moitié de ces gens risquent d’être extrêmement dépendants. Il faudrait oser de vraies réformes. Quand Sarkozy est arrivé aux commandes de la France, il a promis une assurance dépendance. En partant, il n’y avait plus d’argent… Idem chez nous.

Que prônez-vous comme mesures?
Oh, je m’esquinte à le dire depuis des années. Il faudrait relever l’âge de la pension, augmenter les cotisations, limiter les préretraites, harmoniser les pensions du public et du privé. On attend… On accumule un retard dangereux.

Rester actif plus longtemps: en Belgique, on serait trop frileux?
Oui. Pour plusieurs raisons. Un: plus qu’ailleurs, les Belges ont une idée fixe, ils pensent que si on permet aux gens qui le souhaitent de travailler plus longtemps, cela va augmenter encore le chômage des jeunes. Des études ont démontré que c’était faux! Deux: chez les employeurs vit le préjugé selon lequel un vieux travailleur serait peu productif. Le patronat en profite pour dégager les plus de 50 ou 55 ans. Trois: culturellement, la population belge ou française se sent vite fatiguée par la vie active. Quatre: on a tendance à oublier les inconvénients de retraites trop longues. Une étude du Pr Sergio Perelman a démontré que l’inactivité accélérait la sénilité. Un retrait trop rapide du monde du travail fragilise, accentue la perte de pouvoir et conduit plus vite à la déprime. Mais c’est vrai qu’il y a de bons côtés à la retraite…

Tout de même?
…Cela dit, on les exagère.

Qui se montre trop frileux sur ce type de sujet?
Les partis politiques, les ministres, les syndicats, le patronat? Quand on demande aux uns, ils disent que ce sont les autres.

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