Pierre Kroll – Bert Kruismans: Un an déjà

Le 13 juin 2010, Bart et Elio remportaient les élections. Depuis, plus rien, si ce n'est des titres en "eur", des notes rejetées, des désaccords... et le meilleur de l'humour politique belge dans les deux langues.

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Après le record de la plus longue période sans gouvernement et l'anniversaire de la chute de Leterme II, voici le (premier?) anniversaire des élections du 13 juin. Vous avez oublié ce qu'il s'est passé depuis? Chroniqueurs de l'extrême (politique) mais aussi pédagogues facétieux, Pierre Kroll et Bert Kruismans ont décidé de vous venir en aide. Le dessinateur liégeois et l'humoriste d'Alost rendu célèbre en Wallonie pour son spectacle La Flandre pour les nuls ont pondu un ouvrage qui revient sur les douze moins les plus ubuesques de l'histoire récente d'un pays qu'on appelle Belgique, Belgïe, Belgien selon l'endroit où on paie ses impôts. Dans Foert, non di Dju,écrit à quatre mains et dans les deux langues, rien ne vous sera épargné: dessins de Pierre parus dans Le Soir ou dans les débats de Mise au point sur La Une, saillies de Bert notamment tirées de ses chroniques hebdomadaires sur La Première.

Bert Kruismans: "Dans ce pays, on ne parle que des absents…"

Vous vous souvenez pour qui vous avez voté le 13 juin dernier? D'ailleurs, avez-vous voté?
Bert Kruismans – Bien sûr: on n'a quand même pas si souvent la possibilité de s'exprimer. Mais c'est vrai qu'avant le 13 juin, il y avait ces menaces de boycott. Une très mauvaise idée. Ce n'est pas comme cela qu'on envoie des "signaux", comme on dit.

Après un an de crise, vous voteriez pour le même parti, les mêmes personnes?
Oui, sans hésitation. Pourtant, je suis tout sauf militant: j'ai déjà voté pour au moins trois ou quatre partis différents dans ma vie. J'essaie simplement de voter sur la base de programmes, ou des points de programme. Et parfois les programmes changent…

Comme Bart De Wever, vous avez gagné le jeu De slimste mens ter wereld. Mais l'homme le plus intelligent du monde se doutait-il que les négociations dureraient si longtemps?
Non, j'étais au contraire assez optimiste. Puis, beaucoup moins quand j'ai constaté que ces deux partis, N-VA et PS, qui savaient plus ou moins qu'ils allaient gagner les élections, n'avaient rien prévu, rien préparé, sur l'après… Et que ni Elio Di Rupo ni Bart De Wever ne possédaient le numéro de GSM de l'autre. C'est un des problèmes de ce pays: on ne fait campagne que dans sa communauté, sans cesser de parler de l'autre qui ne peut pas répondre parce qu'il appartient à l'autre communauté. En Belgique, on ne parle que de gens qui sont absents…

Pensez-vous qu'il faille revoter?
Il y a quelques mois, je trouvais l'idée stupide. Je ne suis plus sûr. O.K., PS et N-VA seront encore les grands gagnants. Mais cela servira peut-être à limiter le nombre de partis autour de la table. Passer de 9 à 7, par exemple. Mais bon, personne ne semble pressé. En plus, maintenant, on est vraiment passé au stade de l'indifférence totale. Même quand il y a un commentaire aussi stupide, aussi con, que celui de ce monsieur Vic Van Aelst, les francophones ne s'avouent plus surpris. Ils disent juste – comme beaucoup de néerlandophones aussi d'ailleurs: "encore un connard d'extrémiste". Et puis c'est tout. Tout le monde est fatigué. Moi aussi.

Mais la crise a des avantages, non?
Oui, quand même. Paradoxalement, on s'intéresse un peu plus à ce qui se passe de l'autre côté de la frontière linguistique. Vous n'imaginez pas comme Christophe Deborsu et son livre Dag Vlaanderen cartonnent chez nous. C'est presque l'ouvrage le plus vendu en Flande après les bouquins de cuisine. Vous vous rendez compte? Un livre signé par un Wallon! Ceci dit, ce renouveau d’intérêt pour l'autre communauté reste minoritaire. Il y a quand même encore beaucoup de Flamands qui pensent que les Wallons sont tous des cons. Et vice versa, je pense.

Vous avez accepté de participer à cet ouvrage avec Kroll. Son humour vous touche? Ce n’est pas forcément le même que celui qu’on retrouve dans la presse flamande.
Je suis sensible au fait qu'il ne soit pas vraiment attaché à ces querelles communautaires. Sans doute, peut-être, parce que c'est un vrai Wallon et pas un Bruxellois, et qu’il est un peu loin de BHV et tout cela. Il a cette distance dont on a besoin pour être un bon humoriste. Et puis j’adore ses personnages. Son Didier Reynders est parfait, il "vit" exactement comme je le vois. Il y a aussi – surtout – son roi, qu’il parvient à rendre extrêmement humain, normal. C’est incroyable comme le roi de Kroll me donne envie d’aller au Woluwe Shopping Center manger des crêpes avec lui pour lui remonter le moral. J'ai vraiment pitié de ce vieux monsieur. Qu'est-ce qu'il doit en avoir marre!

Quand un Flamand et un Wallon collaborent sur un ouvrage qui parle de querelles linguistiques, comment font-ils pour ne pas s’engueuler?
Je n'ai jamais trouvé Kroll trop partisan, trop francophone. Moins en tout cas, parfois, que les médias. Prenez l'histoire des petits canifs – de deux centimètres – que le Vlaams Belang distribue à Bruxelles. On entend les bourgmestres bruxellois trouver cela honteux. Mais enfin, manneke, s'offusquer pour un malheureux gadget dans une ville où on peut acheter des kalachnikovs? Personnellement, je trouve que c'est le contenu de ce qui est écrit dans ce toutes-boîtes qui est surtout choquant. Et que le Vlaams Belang en soit réduit à offrir des petits cadeaux stupides pour gagner des électeurs est plutôt réjouissant.

Selon vous, qu'est-ce qu'il va se passer maintenant dans ce pays?
Impossible à dire. Aucun professeur, aucun spécialiste ne peut le savoir. S’ils disent le contraire, ce sont des menteurs… Par contre, tout le monde sait ce qu'il faut faire: entreprendre quelque chose en acceptant le risque de déplaire à ses militants. Côté francophone, il faut aussi que les partis soient plus proactifs. Aujourd’hui, ils disent être d'accord avec les demandes flamandes de 2007… Et en 2012, ils seront d'accord avec les propositions de 2010? Il faut vraiment que les francophones comprennent qu'une majorité de Flamands, et je ne parle pas que des électeurs de la N-VA, veulent que ce pays subisse des changements en profondeur. On peut discuter, modifier certaines choses, ne pas être d'accord, mais on ne peut pas juste dire "non" à cette demande. Les partis francophones ne peuvent se contenter d'attendre en espérant que les Flamands reprendront un jour leurs esprits et arrêteront de voter Bart De Wever. Faire de la politique, ce n'est pas juste attendre et espérer.

Vous êtes déçu par les francophones? Le regard que vous portez sur eux a changé en un an?
Je suis peut-être un Flamand atypique, mais j'aime beaucoup travailler avec les francophones, les Wallons. La semaine dernière, je tournais encore un spot touristique à Rochefort. Par contre, je réalise toujours un peu plus l'ignorance de nos univers respectifs. Les francophones en savent beaucoup plus sur la France que sur la Flandre. Et donc plus sur leurs voisins que sur leurs compatriotes… Quand aux Flamands, c'est pire: ils ne connaissent rien de la Wallonie… mais rien non plus des Pays-Bas (rire). En fait, ils ne s’intéressent qu’à ce qui se passe chez eux.

Foert, non di Dju, Chronique de la crise gouvernementale la plus longue de l'histoire, Renaissance du livre, 96 p.

Retrouvez l'interview de Pierre Kroll dans votre Moustique du 8 juin.

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