Philippe Geluck: « Avec Le Chat, j’ai découvert le sérum contre la connerie »

Invité de marque de Moustique et bosseur de haut niveau, le dessinateur a pris d’assaut les pages de cette édition.

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Résultat? Un numéro exceptionnel. Retour sur une aventure – si belle et si belge – qui a fait muter un matou de papier en poule aux œufs d’or.

Le Chat a 30 ans l’année prochaine. Pouvez-vous nous rappeler les circonstances de sa naissance?
Philippe Geluck – Luc Honorez du journal Le Soir connaissait bien mes dessins d’avant Le Chat – des aquarelles, des dessins un peu sombres et un peu tordus. Luc m’a demandé de proposer un personnage pour le journal qui cherchait à publier un strip. J’avais déjà beaucoup de travail – je faisais Lolipop, je jouais au théâtre – et, franchement, je n’avais pas le temps, mais il insistait. Il insistait tellement que j’ai fini par les lui faire, ses dessins… J’ai fait des dessins de chat, je les lui ai apportés. Il est sorti de réunion et il m’a dit qu’ils avaient adoré et voilà…

Ce genre de situation, c’est extrêmement rare dans la vie d’un homme…
Oui. C’est une chance qui m’est tombée dessus. J’ai la chance d’avoir rencontré la femme de ma vie – ma femme que je connais avant Le Chat – et Le Chat. Je suis amoureux de ma femme comme au premier jour, c’est-à-dire il y a trente-six ans. C’est un cadeau de la vie aussi d’avoir rencontré le personnage qui m’accompagne maintenant depuis trois décennies.

Dans le fond, vous êtes un étalon mesure du bonheur…
Etalon me suffirait. Mais oui, je suis le Louis Pasteur de la rage de rire. Avec Le Chat, j’ai découvert le vaccin contre la morosité et le sérum contre la connerie. 

Cette femme, Dany, qui est si importante dans votre vie, l’est-elle aussi dans votre travail?
Elle a tout fait pour me rendre la vie agréable et pour que je puisse travailler dans le confort, mais elle est extrêmement vigilante. Elle ne me laisse rien passer. Je lui donne mes livres à lire avant de les envoyer à l’éditeur et elle me fait ses remarques: “Ça, oui. Ça, non. Pas ça”. Comme je continue à la faire rire – puisque je l’ai séduite par mon humour, mon physique n’ayant pas suffi -, la méthode fonctionne.

Où vous êtes-vous rencontrés?
Sur le tournage d’un film dans lequel je jouais et sur lequel elle était scripte. Le film s’appelait Le coq mouillé, d’après une nouvelle de Jean Muno. C’était réalisé par un garçon qui était un grand assistant, mais qui n’a jamais été un grand réalisateur. Il a fait deux courts métrages dont celui dans lequel je jouais et qui a marqué la fin de sa carrière. Moi-même, j’essaie de faire détruire toutes les traces de ce film dans lequel je suis mauvais comme un cochon. Mais ce film, qui n’a aucun intérêt, parce que j’y ai rencontré ma femme, a droit à sa place à la Cinémathèque royale, mais dans un coffre fermé à double tour. 

Acteur, vous étiez mauvais comme un cochon tout le temps ou seulement dans ce film?
Mon départ n’a pas traumatisé le métier. Pendant toutes ces décennies, je n’ai pas manqué à la scène théâtrale. Je me dis que je ne devais pas être aussi bon acteur. C’est peut-être la raison pour laquelle Jean-Louis Colmant m’a fait jouer deux téléfilms dans lesquels j’étais masqué. Dans l’un, j’ai une cagoule avant de passer à la chaise électrique, dans l’autre, j’ai un passe-montagne et des lunettes noires. Après, on s’étonne que je n’aie pas fait carrière au cinéma! Pour moi, acteur, c’est quasiment un métier de célibataire. J’ai arrêté de jouer à la naissance de ma fille. Je me suis dit que c’était ridicule de faire des enfants et de partir, chaque soir, pour aller jouer et de ne jamais être là pour les voir. J’ai décidé de quitter les planches à ce moment, après un spectacle qui m’avait comblé – un certain Plume d’Henri Michaux – et qui avait été un gros succès. J’ai quitté le théâtre et je m’en félicite, parce que j’ai pu avoir cette vie de famille à laquelle j’aspirais. Je sais qu’au fond de moi, acteur, ce n’était pas mon vrai destin.

Avez-vous parfois envie de revenir à votre dessin d’avant Le Chat?
Je me sens libre. Je n’ai pas spécialement envie de revenir à l’aquarelle ou au dessin à la plume, j’ai un autre trait dans les mains. Avec ce que je fait pour le mensuel de Siné, j’ai renoué avec le dessin très noir, très cruel, très corrosoif dont Le Chat m’avait éloigné.

Le succès du Chat vous a-t-il rendu plus sûr de vous?
On dit que le succès rend beau, je demande encore à voir. En humour, on est payé comptant. Si les gens éclatent de rire, c’est payé. Le rire, c’est comme une érection: si ça bande, ça bande. Si ça veut pas, ça bande pas. Oui, je suis plus sûr… Mais cette assurance peut être un piège, il faut continuellement apporter la preuve que vous méritez ce succès. Je suis évidemment comblé par les marques de reconnaissance que j’ai pu recevoir – les audiences, les ventes d’albums -, mais ça ne me garantit rien pour la suite. Ce qui me dépasse, c’est la notoriété du Chat. Il est mon ambassadeur et dès qu’on le voit, on a un bon a priori. Grâce au Chat, on me fait confiance pour ce que je n’ai pas encore fait, mais moi-même, je doute de ce que je vais faire puisque je ne l’ai pas encore fait.

[…]

Quels sont vos critères pour vendre Le Chat en licence?
Il faut que ce soit digne et il faut que ça respecte l’identité du Chat. Le Chat doit rester insolent et fouteur de gueule vis-à-vis du produit qu’il va vendre. Et puis, il faut aussi que ça m’inspire la réflexion. Si c’est juste pour mettre l’image du Chat sur un pot de yaourt, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de participer à une réflexion sur le message que le Chat va devoir faire passer. Mais je refuse beaucoup de demandes. Depuis des années, une grande marque de nourriture pour chats insiste pour avoir Le Chat comme ambassadeur. Mais Le Chat est plus humain que félin. On ne l’image pas manger de la pâtée pour chats ou faire ses besoins dans une litière. En même temps, ce serait drôle, si drôle… L’autre jour, en rigolant avec l’équipe, on imaginait du papier cul avec des blagues. Vous voyez, tous les supports sont valables.

Avez-vous eu des chats?
Oui, beaucoup de chats ont traversé ma vie. Le premier, dans notre maison bruxelloise, s’appelait Passe-Partout. Il était tellement gros qu’il ne passait nulle part. Ensuite, j’ai eu un chat qui s’appelait Madame Bovary. Elle a eu un fils que nous avons baptisé Georges et qui a vécu quelques années avec nous. Nous avons eu Zorro et enfin, Chicon.

Comment regardez-vous les trente ans qui viennent de passer?
Je regarde le jeune homme que j’ai été sans vraiment le reconnaître. On s’est bien marrés. L’avantage de l’âge, c’est que ça donne du recul. On peut se dire "ça, c’était vraiment bien" ou "ça, c’est vraiment pourri". Et il y a des choses dont je me dis – quand même – "ça, c’était vraiment bien".

Le Chat erectus, Philippe Geluck, Editions Casterman, 48 pages. Existe en version de luxe avec double album et double DVD.

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