Peut-on échapper aux agences de notation?

Elles terrorisent les Etats d’un simple A. Parfois incompétentes, à l’occasion malfaisantes, les agences de notation seraient même, paraît-il, parfaitement inutiles.

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Notre expert
Eric De Keuleneer est économiste et professeur à la Solvay Brussels School of Economics – ULB

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Hier quasi inconnues (quoique centenaires), les agences de notation imposent aujourd’hui leurs vues aux Etats. Mais leur jugement est-il vraiment digne de confiance?
Eric De Keuleneer – Assurément non. Vous savez, les agences sont des sociétés commerciales, qui se financent notamment via des commissions versées par les entreprises qu’elles cotent. Dans cet exercice où elles sont à la fois juge et un peu partie, le risque est grand de les voir jouer avec les chiffres. Dans la crise des subprimes en 2008, on sait par exemple qu’elles ont été clairement corrompues. Elles ont donné les meilleures cotes à des produits bancaires qui ne le méritaient clairement pas. Et elles l'ont fait parce qu'elles y avaient un intérêt commercial. Les banques leur faisaient en effet comprendre que si ces produits n'obtenaient pas le triple A, ils ne seraient plus soumis à leur jugement.

Elles n'ont pas été sanctionnées pour cela?
Elles ont effectivement fait l'objet d'une tentative de régulation. Pour y échapper, certaines se sont alors lancées dans des opérations de communication tous azimuts pour faire pression sur les Etats. Avec le succès que l'on voit aujourd’hui. En se révélant particulièrement agressives, elles mettent les Etats sur la défensive, les intimident. Ce qui les empêche de les réguler ou de leur demander des comptes pour les erreurs passées.

Comment ces agences ont-elles acquis un tel pouvoir?
C’est le fruit d’une histoire très récente, qui remonte aux accords de Bâle II, en 2005-2006. L’internationalisation croissante des marchés financiers exigeait la mise sur pied d'un dispositif commun pour appréhender le risque bancaire. Les Etats, parties prenantes à ces accords (en gros, Europe et Amérique du Nord), ont décidé de définir ce risque en fonction des actifs des banques, et de la cotation attribuée par les agences de notation aux crédits qu’elles délivrent. De cette règle, l’Union européenne a fait une directive, qui lie désormais les Etats-membres.

Avant ces accords, les agences n'avaient donc pas cette importance?
Non, ce sont les Etats qui la leur ont accordée. La cotation des Etats est pourtant un vrai problème. Parce que la méthodologie utilisée, basée sur des séries statistiques et plus ou moins fiable pour les entreprises, ne l'est pas du tout pour des pays tout entiers. Appliqués aux Etats, leurs calculs de probabilité ne sont plus du tout pertinents.

Aujourd'hui, peut-on se passer de ces agences?
Absolument! Il suffirait de le décider. C’est ce qu’ont fait les USA. Là-bas, il est désormais interdit d'encore utiliser les agences de rating pour définir les risques et les fonds propres des banques. Ceci étant, il faut savoir que les marchés financiers attribuent in fine fort peu d'importance à ces agences, qui ne font souvent qu’entériner des décisions qu’ils ont déjà prises. En résumé, en ce qui concerne les Etats, ces agences ne servent à rien. Leur influence est juste une aberration du système.

Une aberration dangereuse?
Oui, parce qu’une agence de rating est une forme de centralisation du jugement de crédit: quelques experts qui, dans leur coin, prennent de grandes décisions. Depuis les grands plans quinquennaux à la Staline et l'économie planifiée, on sait que cela ne fonctionne pas. Parce que les experts, cela se trompe et c'est corruptible. Les agences de notation en sont la meilleure preuve.

Pourquoi les pays européens ne décident-ils pas de se passer d’elles?
Honnêtement, je l'ignore. J'ai parfois l'impression que c'est leur particularisme et leur nationalisme économique qui les empêchent de se mettre d'accord et de favoriser l'intérêt général. Comme un aveuglement. Ceci étant, les agences ont néanmoins raison sur certains points. Notamment quand elles critiquent les Etats qui laissent filer leur déficit. La pérennité d'un Etat passe par l'équilibre de son budget. Pour y arriver, il faut parfois prendre des mesures très impopulaires. C’est, indirectement, aussi une des raisons de la puissance apparente de ces agences. Les hommes politiques les invoquent quand cela les arrange, les rendant responsables des décisions les plus difficiles à prendre. C’est une vieille pratique. Quand ce ne sont pas les agences, ce sont les marchés ou le FMI qu'on accuse de tous les maux. Il serait pourtant temps de considérer ces agences juste pour ce qu'elles sont. Il y a trois ans, personne n'en parlait. Il faudrait que dans trois ans, plus personne n'en parle.

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