Patrick Bruel: « Je suis un artiste gâté »

Pour son nouvel album, il faudra encore attendre. Mais pour les confidences, c'est maintenant. Le chanteur se raconte, et joliment en plus, dans un passionnant livre d'entretiens.

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Ce livre relève les doutes et les incertitudes qui ont traversé votre existence. Vous semblez pourtant assumer toutes vos décisions.
Patrick Bruel. – Le manque de confiance en moi est un de mes principaux traits de caractère. C'est même le fondement de ma personnalité. Mais, effectivement, cet ouvrage m'a donné pour la première fois l'opportunité de prendre le recul nécessaire pour analyser certains choix de vie ou de carrière. J'ai toujours avancé très vite et je peux affirmer aujourd'hui que je ne regrette rien. Dans mes amitiés, ma vie de famille, mon métier de chanteur ou de comédien, j'ai toujours eu le flair pour dire oui quand il le fallait. Ou pour dire non.

Pourquoi ce livre? Pourquoi maintenant?
J'ai cinquante-deux ans, mais ce n'est pas le bilan d'une vie. Tout au plus, le bilan d'une étape. L'éditeur Plon m'a contacté en 2006 pour une autobiographie, mais je n'avais jamais trouvé le bon angle pour l'aborder. J'étais sur le point de tout annuler, de rembourser l'avance sur recettes que Plon m'avait versée lorsque j'ai rencontré, à Matignon, Claude Askolovitch. J'y entrais pour plaider devant le gouvernement français la cause des sites de jeux en ligne et lui sortait d'une interview politique. Je me suis dit que ça pouvait coller entre nous. Comme Askolovitch l'écrit dans la préface, nous nous sommes livrés à un ping-pong verbal qui a duré presque deux ans. Je voulais un ouvrage ludique et original. Ce livre, c'est une mise au clair de mes sentiments et de mes contradictions. Les gens reconnaîtront le Bruel qu'ils connaissent déjà mais découvriront aussi celui qu'ils connaissent un peu moins.

La seule fois où vous bottez en touche dans cet ouvrage, c'est lorsque Claude Askolovitch vous demande qui est le nouveau Bruel aujourd'hui.
La première fois que Claude Askolovitch m'a posé la question, je me suis embrouillé. J'ai cité plusieurs noms et je me suis rendu compte que ça ne voulait plus rien dire. Le monde de la musique a changé. Plus personne, y compris moi-même, ne réalisera des chiffres de vente comme ceux que j'avais obtenus dans les années nonante. Aujourd'hui, vous avez d'un côté la musique de consommation rapide comme le proposent très bien les Rihanna, Black Eyed Peas ou David Guetta. C'est festif, fédérateur, mais sans la moindre portée sociale. Et puis, il y a des artistes plus profonds dans leur message dont le succès reste marginal. En rock, on ne peut pas dire que Coldplay joue le même rôle dans les années 2000 que celui de U2 ou de Kurt Cobain dans les années 90. En chanson française, Raphael aurait pu tenir cette place de chanteur populaire et engagé. Il en a le talent, mais je crois qu'il a eu peur du succès après "Caravane".

Vous vous revendiquez comme le fils de Trenet, Gainsbourg, Souchon et Goldman. Quelle est votre contribution à la culture française?
On écoutera encore les Beatles ou Mozart dans deux cents ans, mais Bruel? Je ne crois pas. Ceci dit, si je ne laisse pas une œuvre, je crois malgré tout avoir apporté un petit quelque chose. Des chansons comme Qui a le droit, Casser la voix, La place des grands hommes ont marqué la culture française. Quand je vois toutes les réactions suscitées par cet ouvrage, j'ai le sentiment de compter pour les gens.

Quel album conseilleriez-vous à celui qui souhaite mieux vous connaître?
C'est marrant, parce qu'un Américain m'a posé la même question voici trois mois et j'ai eu assez de difficultés à répondre. Plus qu'un album, je lui conseillerais d'écouter la chanson Je fais semblant, extraite de mon album "Des souvenirs devant" en 2006. C'est mon portrait résumé en trois minutes trente. Mon livre répond aussi à pas mal de questions.

Vous semblez faire une fixation sur les récompenses, enfin celles que vous n'avez pas eues.
J'ai vécu ça très mal à trois reprises. En 1991, je suis le grand favori des Victoires de la musique avec "Alors regarde" et je passe à côté. En 2008, le film Un secret de Claude Miller, dans lequel je tiens le rôle principal, obtient onze nominations aux Césars, mais je ne suis cité dans aucune catégorie. Pareil avec les Molières où j'apprends que tout le monde est nommé pour la pièce Le prénom sauf moi. Comme lorsque je perds au poker, j'ai alors besoin de râler, voire de cogner sur une porte. Grogner, ça me permet de me reconstruire. Sauf que dans ces trois cas, il y a, en plus, un sentiment d'exclusion qui me fait souffrir. Cette frustration d'être abandonné ou de ne pas être intégré complètement à une famille remonte à l'enfance. Ça relève presque de la psychanalyse.

Mais, pour revenir aux Victoires de la musique, vous remportez un trophée en 1992? Ça ne vous suffit pas?
C'est une récompense de rattrapage! Non, c'est vrai, vous avez raison, je dois relativiser.

Si un mage vous proposait de revivre un moment de votre existence que vous avez particulièrement apprécié, lequel choisiriez-vous?
Je me replongerais volontiers dans la période de mon adolescence, celle de l'insouciance, des amis et de la découverte. Mais, fondamentalement, il n'y a aucun moment de ma vie que je n'ai pas apprécié.

Dans les années soixante, les fans de rock devaient choisir entre les Stones et les Beatles. Vous, le secret de votre réussite, c'est de ne pas avoir eu à trancher?
C'est vrai. Je me vois encore dans un magasin de disques en 1965. Je suis sur le point d'acheter mon premier 45 tours. J'hésite entre Michelle des Beatles et Satisfaction des Rolling Stones. Et puis ma mère, qui m'attend à la caisse, me dit: "Prends les deux. Je te les offre!" Je suis rentré à la maison sans avoir dû choisir. Un acte prémonitoire. Plus tard, quand j'ai hésité entre le cinéma et la chanson, le public m'a dit aussi de prendre les deux. Je suis un artiste gâté.

Patrick Bruel. Conversation avec Claude Askolovitch
Plon
280 p.

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