On a passé deux jours au congrès de la FGTB

On ne parle d’eux que lors des grèves ou des manifestations. Parfois qualifiés de "ringards" ou de "dépassés", qui sont réellement les syndicalistes de la FGTB en 2014? On a passé deux jours à leur congrès de rentrée.

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Mercredi 4 octobre, congrès de la Fédération générale du travail de Belgique. Mille cinq cents délégués syndicaux réunis trois jours au Palais 10 du Heysel, à deux pas de l’Atomium, pour déterminer les grandes orientations des quatre années à venir et élire officiellement le nouveau secrétaire général, Marc Goblet. A 9h30, on est soit en dehors du bâtiment à griller la première cigarette de la journée en discutant du cas "Delhaize", de la réussite des examens du fiston ou du temps qu’il a fallu pour rejoindre Bruxelles; soit dedans à boire un café, discuter des mêmes sujets et voir les stands que l’organisation a installés dans le grand hall qui jouxte la salle qui abritera les discours.

Il faut se l’avouer, on est un peu déçu. On s’attendait à une version belge de la fête de L’Huma voire une version adulte des 24 heures vélo de Louvain-la-Neuve et on a juste quelques stands qui font penser à une convention de profs de morale: une pétition contre le travail des enfants, une animation contre le sexisme, la présentation de la section "LGBT", lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres avec drapeau arc-en-ciel, boucle d’oreille et fine moustache, poitrine et cheveux courts. Pas une saucisse, ni un stand fromage ni une dégustation de trappiste. Pas de sifflet ni de stand pétards ni de distribution de tracts. A part le café, c’est pour l’heure un régime à l’eau et aux pommes, distribuées largement – solidarité avec les arboriculteurs belges oblige – à l’assemblée. Mince, les métallos et les postiers qui mangent des fruits… Le monde change parfois en bien.

Il est 10 h, les "travaux", comme le stipule le programme, vont commencer. On s’en va rejoindre sa place avec son écouteur pour les traductions, quatre langues sont disponibles: français, néerlandais, anglais, espagnol. Ambiance sobre, scène dépouillée et blanche, écran plat incrusté dans le pupitre, LED rouges, sample du groupe folk branché Lilly Wood and The Prick qui ponctue les discours ou les animations… Pour la ringardise, on repassera! Impressionnant de professionnalisme. Franchement, rien à dire sur l’emballage de l’événement.

Ni sifflet ni huée

Maintenant, passons à ce qu’il y a à l’intérieur. C’est Rudy De Leeuw, le président de la FGTB, qui ouvre les festivités. Dans une relative indifférence: l’homme est à la hauteur de sa réputation, sympathique, mais ni tribun rageur ni orateur captivant. Ses "Ensemble, on est plus forts. Samen sterk" qui ponctuent son discours sonnent comme des conseils de sécurité routière… On se met à rêver et l’on comprend que la rumeur qui voudrait que le vrai pouvoir, au sein de la FGTB, n’est pas entre ses mains a sans doute une certaine réalité.

On se réveille. Anne Demelenne, la future ex-secrétaire générale, est à la tribune. Et avec elle, au lieu de "Gonflez correctement vos pneus", c’est plutôt "Attachez vos ceintures". Les applaudissements se font plus nombreux tant du côté néerlandophone que francophone. On est, toutefois, loin de l’hystérie. Même si celle qui quitte ses fonctions pour raisons de santé est une sacrée oratrice. Mais les thèmes relayés par Demelenne et les orateurs suivants n’ont rien d’affolant. On parle crise financière bien sûr et du système bancaire "qu’il a fallu sauver avec l’argent des citoyens" et qui "se sucre", de la mondialisation qui a pu provoquer une catastrophe comme l’effondrement de l'immeuble Rana Plaza au Bangladesh (1.120 morts l’année dernière), du climat qui se dérègle et, bien sûr, de la suédoise.

De façon assez surprenante, l’évocation du prochain probable gouvernement de centre-droit ne fait aucunement réagir l’assemblée. Pas un sifflet, pas une huée, pas un remous. Une syndicaliste française invitée à la tribune fera les frais de cette indifférence: sa harangue contre ce gouvernement "suédois" alors même que la Suède vient de virer à gauche tombera totalement à plat. Le blanc qu’elle avait laissé dans son discours pour la réaction du public ne se remplit que d’un silence gêné. Un malaise qui se ressent également lorsque la secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale, une Australienne, pose la question: "Avons-nous eu des résultats?" La conviction qu’elle met à expliquer qu’il faut s’organiser, s’organiser, s’organiser et s’organiser n’a rien de rassurant.

Il faudra tout le talent de Jacques Bredael, l’ancien présentateur de la RTBF, toujours bon pied bon œil à 76 ans, pour dissiper le doute qui s’installe. La table ronde qu’il anime devant les 1.500 syndicalistes est intéressante et même amusante: on se demande juste si le représentant syndical de la République du Congo a fait exprès de laisser sur la manche gauche de son costume l’étiquette Hugo Boss… Dans le doute, on admet que celui-ci est de loin le mieux habillé du panel…

Mezze, vin blanc, vin rouge

Les "travaux" se terminent, il est temps d’aller se restaurer. La salle principale du Palais 10 accueille la véritable grand-messe de ce congrès: le repas. C’est pendant ces réjouissances que les retrouvailles s’effectuent, et les conversations se nouent. Une armada de serveurs et de maîtres d’hôtel munis d’oreillettes et de micros veillent à acheminer nourriture et boissons aux 150 tables. Du coup, les langues se délient. Oui, le syndicalisme va mal. La mobilisation des troupes est difficile et il est loin le temps où d’un claquement de doigts, on faisait descendre 25.000 métallos dans les rues de Liège. Parce qu'en Belgique, des métallos, il n’en reste plus guère…

Et puis, oui, la "crise" et le chômage élevé mettent une sacrée pression sur les délégués et permanents syndicaux: les marges de manœuvre avec le patronat sont de plus en plus minces. On sent comme une espèce de fatalisme devant le rouleau compresseur de la mondialisation et des délocalisations. Ici, à table, on relaie ce qui se proclamait autrement, là-bas, sur le podium. Et puis, il y a aussi la mentalité qui a changé: le chacun pour soi désole. Plus guère qu’une chose qui mobilise: la voiture. "Touchez à la voiture de société et là, vous aurez immédiatement une grève."

On comprend aussi pourquoi la "suédoise" ne fait pas réagir. Elle est synonyme de l’absence du gouvernement fédéral des socialistes. Une sorte de révolution, qui amène un constat: si les socialistes sont absents du fédéral, c’est parce qu’ils ont perdu. Et s'ils ont perdu, c’est parce qu'ils n’ont pas tenu leurs promesses. "Voyez la dégressivité des allocations de chômage. Il aura fallu les socialistes pour faire passer auprès des travailleurs une politique de droite." Or, bien sûr, l’immense majorité des syndicalistes présents votent socialiste. La "suédoise" sonne, ici, comme un reproche: si le syndicat avait bougé contre le gouvernement Di Rupo, peut-être le résultat des élections aurait-il été différent. Un sentiment aujourd'hui difficile à exprimer. D’où le silence gêné…

La suite dans votre Moustique du 8 octobre 2014 

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