Pascal Vrebos: « Je déteste la langue de bois »

Controverse a 20 ans le 8 janvier. Pour fêter ça, l'animateur… quitte son émission chérie! Avant d'en céder les rênes à Dominique Demoulin, il se livre sur ses années débats. Et même sur sa perruque!

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Quelle empreinte laisseront vos 20 ans de Controverse?
Pascal Vrebos – Oh! Vu la manière dont je me fais apostropher en rue par les gens qui ont appris mon départ du débat dominical, cela a marqué. Mais restons modeste, ce n’est qu’une émission de télé. Le sociologue Dominique Wolton prétend que la télévision a peu d’influence sur la société. Ma conviction est qu’un débat force parfois la discussion, la réflexion et reflète la société en évolution. Une dialectique s’opère entre celle-ci et les médias. Le débat télé n’est qu’un miroir, un entre-deux entre la société et son actualité. On peut agir sur les mentalités, mais c’est tout. Je pense surtout avoir influencé la manière de faire des débats.

Votre style, direct et théâtral, a quand même marqué?
Mon style était là dès le départ. Il y a 20 ans, Eddy De Wilde a pensé à moi pour Controverse car il sentait bien mon côté incisif, de celui qui veut des réponses à ses questions. Quitte à les poser plusieurs fois. Je suis quelqu’un de curieux, d’indépendant et de tenace. Mon maître philosophique est Socrate. J’applique à mon humble niveau son "questionnement pour essayer d’accoucher les esprits".

Socrate ou pas, vous avez été beaucoup critiqué
Oui. Mais mon style de débat s’est finalement imposé. Il y a quinze ans, quand j’invitais des témoins en plateau, certains criaient au populisme absolu. Ils estimaient déplacée la présence de "ploucs" sur mon plateau alors que les experts, c’est tellement mieux. Je suis contre cette vision. Un témoin est une voix différente qui fait irruption pour incarner une situation, une réalité. Les responsables politiques et économiques doivent être confrontés à ces discours-symptômes. Aujourd’hui, les témoins sont partout. Qu’est-ce que je n’ai pas aussi entendu sur les coups de téléphone, puis les mails que je passais à l’antenne!

C’est quoi la plus grande évolution entre le Controverse d’il y a 20 ans et celui d’aujourd’hui?
Clairement, la parole. Plus souple, plus libre. Il faut rendre hommage aux politiques. Ce sont eux qui ont le plus fait évoluer leur style. Plus que les invités des secteurs économiques, socioculturels ou religieux qui sont restés très langue de bois.

En 20 ans, votre propre style s’est banalisé. C’est une des raisons pour lesquelles vous passez la main?
J’arrêterais parce que tout le monde m’imite? (Rire.) Non, j’ai souhaité personnellement arrêter Controverse car 20 ans, c’est un beau chiffre symbolique. Et puis, après tant de temps à l’intérieur d’un concept, on ne peut plus être tellement créatif.

L’érosion d’audience en 2011 et le fait que Mise au point a parfois dépassé Controverse, cela a dû aussi jouer…
C’est vrai, on a eu des baisses d’audience. Mais depuis deux mois, les scores redeviennent appréciables. Encore 183.000 téléspectateurs, le dimanche 18 décembre. Cela n’a donc pas joué. De plus, mon désir de faire autre chose ne coïncide pas pour autant avec l’envie de la direction. J’ai dû insister pour arrêter le 8 janvier, date anniversaire symbolique, plutôt qu’en juin prochain. J’ai vraiment envie d’ouvrir un nouveau chapitre créatif et novateur en télévision. C’était le moment idéal pour tourner la page.

Et que sera la nouvelle page télé?
Je continue L’invité (le dimanche après le 13 heures) qui réellement cartonne avec 380.000 téléspectateurs. Je vais ajouter deux nouvelles questions car on aura 4 minutes de plus. J’ai aussi remis cinq projets télé différents. On verra celui qui plaira le mieux à ma direction pour septembre 2012.

De quoi sera fait votre dernier Controverse spécial du 8 janvier?
Il débutera exceptionnellement à 11h30. Outre un débat classique sur l’actu de la semaine, il y aura des plateaux avec d’anciens invités marquants pour creuser la question: "Un débat, en 20 ans, qu’est-ce que cela a changé?" On passera aussi des extraits frappants d’anciens Controverse. Et en fin d’émission, j’accueillerai Dominique Demoulin pour lui passer le flambeau.

Elle va sortir du gâteau?
Non… Enfin je ne sais pas! (Rire.) Je suis ravi que ce soit elle. C’est mon maître choix. Ce sera un changement total de style, mais il le faut.

20 ans, ça fait un paquet de souvenirs, non?
À ceci près que j’ai une très mauvaise mémoire. Heureusement, pour la spéciale, j’ai revu beaucoup d’archives des 800 émissions que j’ai faites. Comment ai-je pu mener autant de débats? Quel boulot!

Quel a été le plus grand moment?
En termes d’émotion, de colère et de réflexion, c’est l’affaire Dutroux. Une période folle. Le parquet nous demandait parfois de temporiser, d’éviter de donner certaines infos pour le bon déroulement de l’enquête. Ce que nous respections. Et puis, surtout, il y a eu les parents des enfants disparus. Tous, dans leur peine, dans leur colère, ont toujours été d’une infinie dignité.

D’autres invités vous ont-ils marqué?
Sûrement sœur Emmanuelle. Je me suis toujours senti proche de son côté indépendant, remuant, contestataire et de sa lucidité par rapport à sa foi. Ce qui m’a souvent ému, ce sont les témoignages de prostituées venues sur le plateau. Des présences courageuses et lumineuses qui bousculaient les idées reçues. J’ai aussi un souvenir très fort d’un Controverse avec cinq handicapés dont l’un témoignait allongé sur le dos. Leurs propos étaient d’une hauteur d’âme et d’un courage inouïs. Puis, il y a aussi ceux qui sont morts comme Alain Van der Biest, cet égaré dans la politique.

Un Michel Daerden vous a touché ou vous l’invitiez pour l’audience?
C’est un personnage d’une grande technicité et d’une grande drôlerie. Ce qui m’a marqué, c’est son premier passage chez moi. Il paniquait à fond. Dans l’attente du débat, il se liquéfiait physiquement. J’avais même peur qu’il s’en aille. Il m’a supplié: "Donnez-moi un conseil!" Mon seul conseil a été: "Soyez vous-même". Il l’a suivi au-delà des attentes… Quant aux audiences, la présence de Michel Daerden ne les a jamais fait bondir.

Et les invités les plus nuls?
Assurément les patrons, les banquiers ou les représentants d’institutions financières. Quand ils viennent, ce qui est rarissime, ils tirent la langue de bois et s’avèrent lamentables. Début 90, les responsables de la justice étaient aussi redoutables d’hermétisme.

Qui dit invités dit guéguerre permanente avec la RTBF et son débat concurrent. Qu’en retiendrez-vous?
En deux décennies, j’ai dû épuiser six présentateurs de la télé publique! En coulisses, j’avais des contacts cordiaux avec certains comme Thierry de Bocq avec qui je déjeunais régulièrement. Et puis, avec d’autres, cela se passe autrement. Quand on décide d’un sujet identique, la chasse aux invités est impitoyable. Cette guéguerre est lassante et le fair-play n’existe pas. J’ai souvent essuyé des piques et des attaques de la RTBF… Mais cela ne me touche pas.

Sacha Daout, ex-coprésentateur de Mise au point, était assez remonté contre vous.
Oui oui… Mais c’est un tempérament "sportif". Les supporters de foot sont souvent un peu plus excités. Visiblement, cela ne lui a pas réussi, le pauvre…

Avez-vous des regrets?
Oui. Je veille toujours à garder une distance, à rester neutre, à ne pas prendre parti. Pourtant, dans les débats "Julie et Mélissa", j’ai eu une immense difficulté à garder mon vêtement impersonnel. Tout simplement parce qu’on s’identifie. Le nombre de fois où je me suis posé la question: "Si c’était ma fille, qu’est-ce que j’aurais fait? Aurais-je réagi avec la même citoyenneté que les parents?"… Une seule autre fois, j’avoue m’être trouvé en flagrant délit de partialité dans un débat. J’ai un jour accepté un Controverse opposant Gérard Deprez à Daniel Féret, le leader du Front National belge. Quand je suis arrivé à RTL, il y avait une manif devant la porte qui criait "Vrebos facho". Le débat s’est très bien passé. Deprez a été excellent. Mais moi, j’étais mal à l’aise, très stressé, anxieux et on sentait que j’étais du côté de Deprez. C’est un débat que je ne referais pas. Dernier regret: ne jamais avoir eu le roi en studio. Mais à l’impossible…

Et vos fiertés?
Avoir tenu 20 ans et, tour de force, n’avoir jamais eu de plaintes ou de procès. Il y a eu une seule plainte, classée sans suite, de la ministre Arena sur un sujet sur l’amiante dans une école. La suite nous a donné raison. J’ai aussi échappé à une solide agression suite à un débat sur l’islam. Malheureusement, c’est Claude Moniquet qui s’est fait tabasser à ma place. J’ai aussi reçu des menaces de mort avant un débat sur les caricatures du prophète Mahomet. Ma réponse a été de ne pas faire un débat sur le sujet mais bien deux de suite! Autre fierté, un peu naïve: avoir instauré deux Controverse philosophiques par an, à Pâques et à Noël.

Controverse vous a apporté la notoriété. Est-ce pour autant un pilier de votre vie?
Si j’avais fait de la pub pour une marque durant 20 ans, je jouirais de la même notoriété. Non, Controverse n’est pas le pan le plus essentiel de ma vie. Si je me présente à quelqu’un qui ne me connaît pas, je lui dis: j’écris des pièces de théâtre (déjà 25) depuis mes 18 ans – c’est ça mon ADN -, j’enseigne et enfin, je suis animateur-producteur de radio et de télé. Pour moi, la télé n’est que l’ampli du cliquetis du quotidien. De l’éphémère. Quand c’est passé, c’est passé. Contrairement à l’écriture, la télé s’oublie et se démode très vite… Une fois un débat terminé, il faut un esprit dégagé pour aborder le suivant. La maxime qui résume ma philosophie de vie est "Tout coule et rien ne reste". Dixit Héraclite.

Vous n’avez donc ni nostalgie ni mémoire?
J’ai bien sûr des souvenirs, mais davantage branchés sur de l’anecdotique. Comme le jour où est survenue une panne d’électricité à midi moins deux! On aurait pu annuler le débat ou attendre le retour de la lumière dans le studio. Eh bien non, tout RTL est accouru avec des lampes et des système D d’éclairage. On a commencé l’émission dans une semi-pénombre, façon film tchèque, et on a foncé. Ce passage de l’obscurité à la lumière a été magique. Ça, c’est l’efficacité et la solidarité de RTL! Mais ne me demandez pas quel était le sujet du débat, je n’en sais plus trop rien (rire).

Un destin à la Siegfried Bracke (journaliste de la VRT devenu député influent de la N-VA), cela vous tenterait?
Non, quelle horreur! A priori, je n’ai pas cette fibre ou ce désir de faire de la politique. Mais on ne peut jamais dire jamais.

Dernière question, très personnelle. Pourquoi portez-vous une perruque à longueur d’année alors qu’en vacances, l’été sur l’île grecque de Patmos, vous courez chauve?
(Silence…) Pourquoi? Si je le savais! Je vais répondre comme Beckett à qui on demandait "qui est Godot?". Il a répondu: "Si je le savais, je n’aurais pas écrit la pièce"… Ce besoin d’une perruque est sûrement lié à des choses profondes comme la mort. C’est une question tellement intime que j’aurais du mal à y répondre. En tout cas, ce n’est pas de la coquetterie. C’est un mystère. Même pour moi.

Controverse: 2012, la fin d’un monde? Dimanche 1er RTL-TVI 11h50
Controverse: spéciale 20 ans Dimanche 8 RTL-TVI 11h30

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