Paris en ligne, quelle folie

La Coupe du monde 2014 est aussi celle des paris en ligne. Un phénomène en plein boom, dont les risques de dérives sont aussi faramineux que les sommes dépensées.

1128445

Plus de 600.000 Belges joueraient de l'argent sur le Web.

Qui va remporter ce Mondial? Le Brésil? La Belgique? Peu importe le résultat, les grands gagnants de cette édition brésilienne seront sans conteste les bookmakers en ligne. Depuis le début de la compétition, ceux-ci se livrent d’ailleurs à un véritable matraquage publicitaire. Presse écrite, radio, télévision, Internet. Impossible de zapper ces pop-up qui nous offrent jusqu’à 100 euros de mise de départ. Un premier site Internet s'appuie sur les pronostics des footballeurs Walter Baseggio et Jan Ceulemans, un autre sur les tuyaux de Stéphane Pauwels. Avant que le chroniqueur ne finisse de nous assommer dans son talk-show Café Brazil sur RTL-TVI, un autre spot à peine maquillé pour son site de paris en ligne. Bingo?

 

"C’est quand même bien plus marrant de suivre le Mondial en pariant! lâche Raphaël, 25 ans. Car la mise constitue un enjeu supplémentaire. J’ai plein de potes qui font ça et on établit nos pronostics ensemble. D’ailleurs, si je n’avais pas parié, je n’aurais jamais regardé la rencontre Iran-Nigeria!" Fan de foot, Raphaël n’avait jamais passé la porte d’un casino ou d’une salle de paris sportifs. Aujourd’hui, il joue occasionnellement. "J’ai misé 40 euros depuis le début, mais je pense que je n’irai pas plus loin car on sent tout de suite le potentiel addictif de ces paris. Lors de ce Mondial, un de mes amis a gagné 1.700 euros, mais il en avait misé 200… Ce qui veut dire qu’il était prêt à les perdre!"

 

200 millions derrière les Bleus

De plus en plus accessibles, ces sites ont tout compris, proposant désormais des applis mobiles pour permettre d'effectuer ses mises depuis son smartphone. Mais quel que soit le support, ils devraient engranger ces jours-ci des revenus historiques. En France, les premiers chiffres officiels viennent de tomber. Depuis l'ouverture de la Coupe du monde, l'Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel) a enregistré une mise moyenne de 1,5 million d'euros par match. Soit une augmentation de 50 % par rapport à l’édition précédente. Les treize premières rencontres ayant totalisé près de 20 millions d’euros, avec un pic – logique – à près de 6 millions pour le match France-Honduras. A la fin de ce Mondial, la Française des jeux et les sites de paris agréés tablent sur une mise totale de plus de 200 millions d’euros. Voire davantage si les Bleus se qualifient pour les huitièmes de finale. Autant dire que chez nous aussi, les plus grands fans des Diables sont les bookmakers. Pour vous faire une idée, le chiffre d'affaires du jeu Scooore de la Loterie nationale a déjà été estimé à 50 millions d'euros. Un chiffre, certes, qui comprend aussi les paris en librairies (et pas seulement sur le Net). Mais tout de même…

 

Ces mises, déjà démentielles, ne constituent pourtant que la face visible de l’iceberg. Depuis quelque temps, les sites clandestins suivent en effet la même courbe exponentielle. Si les paris sportifs légaux et illégaux représentent aujourd’hui entre 200 et 500 milliards d'euros à l’échelle mondiale, on estime que plus de 80 % des sommes engagées le sont dans des activités illégales. A tel point que la Commission des jeux de hasard se fend aujourd’hui d’une liste blanche reprenant les (seuls…) 16 sites Web de paris sportifs autorisés en Belgique. Pas sûr, en revanche, que tous les internautes chopent le réflexe de consulter cette page Web avant de miser sur leur équipe favorite. D’autant que ces sites permettent de parier dans le feu de l’action, jusqu’à la dernière minute, et en un seul clic.

 

Les paris en ligne ont la cote? Ils ne font pourtant que suivre la tendance générale des jeux d’argent sur le Net. Un mois avant le début de la Coupe du monde, cette même Commission tirait la sonnette d’alarme. Dans une lettre ouverte au gouvernement, le régulateur pointait notamment le manque de moyens et l’absence d’un cadre légal strict dont les arrêtés d'exécution font toujours défaut. Mais la Commission s’inquiète surtout de l’explosion du nombre d'addicts. Aujourd’hui, ils seraient plus de 600.000 Belges à jouer du fric sur le Web! Et ce n’est pas près de se calmer. Pour Julien Mirabel, auteur de L’indispensable des paris sportifs (éd. Hugo), la démocratisation de ces sites et l’âge moyen des parieurs – entre 18 et 30 ans – devraient assurer un avenir radieux aux bookmakers.

 

Le Mondial des (re)chutes?

Un petit jeu qui n’est bien sûr pas sans conséquence. Pour Caroline Mignot, psychologue spécialisée dans les addictions, cette nouvelle forme de paris se révèle même particulièrement redoutable. "Outre les demandes liées à une utilisation excessive de ces jeux, on est également consulté par des personnes qui étaient parvenues à arrêter les jeux d’argent classiques mais qui se remettent à jouer en ligne." Pire, cette praticienne reçoit désormais des patients qui n’avaient aucune difficulté à réguler leur consommation de jeux de hasard et qui commencent à présenter des difficultés depuis qu’ils misent sur le Net. Il faut dire que la grande accessibilité de ces sites, leurs nombreuses offres publicitaires et l’omniprésence des ordinateurs dans nos vies ne facilitent pas la tâche des thérapeutes.

 

"Et cette Coupe du monde ne va rien arranger, craint Caroline Mignot. Le fait d’entendre, de voir et d’être sollicité de toute part aura pour conséquence d’activer constamment l’envie de jouer chez les personnes fragiles, mais aussi de faire émerger ce désir chez les non-joueurs." De quoi gonfler encore un peu plus les chiffres de fréquentation du site www.aide-aux-joueurs.be qui enregistre déjà plus de 12.000 visites mensuelles depuis le début de l’année.

 

Outre les dangers liés à l’addiction (voir encadré), la prolifération de ces paris favorise, on le sait, le blanchiment d’argent, mais aussi les matches truqués. "C’est une grave infection qui gangrène le sport à tous les échelons!", martèle l’eurodéputé belge Marc Tarabella. Alors que se referme le procès des matches truqués au tribunal correctionnel de Bruxelles – des peines de 6 mois à 5 ans de prison ont été prononcées à l’encontre des ex-joueurs du Lierse ou du businessman chinois Zehyun Ye -, l’élu socialiste a présenté le dernier bilan des matches soupçonnés de corruption devant le Parlement. Et c’est une hécatombe!

 

85 % de matches truqués en D1?

Depuis le début de la saison, de lourds soupçons pèsent en effet sur quelque 460 matches de foot européen. Pour 110 d'entre eux, il ne planerait même plus l'ombre d'un doute. "Truquer une rencontre est devenu bien trop simple! C'est pour cela que nous demandons une interdiction des paris toxiques, comme le fait de miser sur le joueur qui se prendra la première carte rouge, sur sa manière de célébrer un but, voire même sur la couleur de ses chaussures. C’est trop facile à perpétrer!"

 

Pour ce Mondial, la FIFA a donc décidé de ne plus botter en touche et de contrôler les flux d’argent autour de chaque rencontre. Pour ce qui est des autres compétitions, en revanche, il semble bien que le foot soit gangrené des pieds à la tête. Championnats nationaux, phases préliminaires d'Europa League et de Ligue des Champions… A tel point que certains week-ends à Chypre ou à Malte, 85 % des matches de D1 sont suspectés! "Quel est encore l'intérêt d'aller au stade lorsque le résultat se décide avant que vous n'y arriviez?", se désole Tarabella. Aujourd’hui, dans le collimateur de Federbet, un organisme basé en Belgique qui étudie les flux financiers liés aux paris sportifs, on retrouve même des rencontres de divisions inférieures ou des compétitions féminines. Parce que les bookmakers les moins scrupuleux ont bien compris que ces championnats attirent moins l’attention et qu’un joueur ou un arbitre de D3 coûte moins cher à corrompre. Alors, profitez bien de votre prochain match. A moins que la FIFA ne se décide enfin à prendre le problème à bras-le-corps, ce sera peut-être la dernière rencontre non truquée que vous verrez. Et encore…

Sur le même sujet
Plus d'actualité