Ouverture Cannes : La Tête Haute d’Emmanuelle Bercot

Portrait ambigu de la justice pour mineur telle qu’elle se pratique en France. Avec une toujours impériale Catherine Deneuve en juge pour enfant.

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L’ambiance

Grosse attente autour du film d’Emmanuelle Bercot, film d’auteur « social » qui fait l’ouverture du Festival hors Compétition, rompant avec l’habitude cannoise d’ouvrir les festivités avec un blockbuster hollywoodien.

Notre critique

Le film suit le parcours en justice de Malony (nouveau venu Rod Paradot, trouvé par casting sauvage en CAP menuiserie), sur une période de dix ans (de 6 à 16 ans). Jeune homme sans père issu du quart monde, Malony vole des voitures à Dunkerque, conduit sans permis sur l’autoroute et subit la présence toxique d’une mère instable (Sara Forestier). Sa juge expérimentée (Deneuve) et son éducateur un peu paumé (Magimel) tentent pendant tout le film de « lui tendre la main », sans réel succès. Portrait d'un jeune homme violent mais aussi mise en scène réaliste de la justice pour mineure française, le film montre la difficulté des parcours éducatifs pour jeunes délinquants. Et présente un visage ambigu de la justice française pour mineur, qui pousse à la réflexion.

Réputée laxiste à l’étranger, la justice pour mineur en France fonctionne sur une ordonnance particulière de 1945, qui place l’éducation avant la punition – à la différence des Etats-Unis ou de l’Angleterre par exemple. Cette justice « d’avant-garde » (pour ses défenseurs) est au coeur du film d’Emmanuelle Bercot (qui se clôt en plan-séquence sur une façade de Palais de justice), laquelle s’est appuyée sur des parcours réels pour construire son film. Un peu comme Maïwenn avait esquissé le portrait d’une brigade de protection des mineurs dans Polisse, mais de l’intérieur. Le film semble défendre cette figure de justice qui accompagne les enfants plutôt que de les punir, mais on reste dubitatif devant l’absence de prise de conscience du personnage, supposé s’en sortir « la tête haute ».

Car le scénario (original) surprend autant par l'incompétence des adultes à l'oeuvre (personne ne tient vraiment tête à Malony à part la juge), que par l'impunité réelle d'un jeune homme qui semble rester inconscient de ses actes. On s'étonne aussi de l'absence de prise en charge psychologique du jeune héros, qui traverse dans une grande souffrance centres éducatifs (ouvert puis fermé) jusqu’à la prison (qui semble donner enfin un cadre suffisant), sans s'attacher aux lieux (et nous non plus, malgré la bonne énergie des jeunes non-acteurs qui peuplent ces lieux). La rencontre "tournant" de Malony avec une jeune fille très maso paraît surfaite, et le dénouement "heureux" qu’on ne révèlera pas nous est plutôt apparu comme tragique, tant la question de la violence de Malony n'est pas résolue. Et le film de se faire presque involontairement une satire de la justice pour mineur en France. D’où l’ambiguïté.

Enfin, de manière assez symptomatique, le film pose aussi la question de la place des stars (Deneuve, Forestier, Magimel) dans un film « social » (phénomène déjà à l’oeuvre dans Deux jours une nuit avec Marion Cotillard). Sara Forestier verse dans la performance en femme pauvre accro aux bonbons (dentier à l'appui). Magimel touche en éducateur faible. Souhaitons au jeune Rod Paradot la carrière qu’une exposition médiatique cannoise laisse espérer. Et saluons encore une fois la reine Catherine qui elle, c’est sûr, s'en sort "la tête haute".

Réalisé par Emmanuelle Bercot. Avec Rod Paradot, Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Sara Forestier – 120’.

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