Noël Gallagher: « J’étais un dictateur »

Quand l'ex-leader d'Oasis reçoit Moustique dans ses bureaux londoniens, il n'a pas sa langue en poche. Son nouvel album solo, son amitié avec Vincent Kompany, les fans d'Oasis, son crétin de frangin..., tout y passe.

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Londres, un début de semaine: l’english breakfastà peine englouti, tout le monde s’active sous le soleil matinal. Des touristes japonaises guettent l’ouverture des premiers magasins de fringues, un hipster caresse ses poils de barbe en attendant le bus, des gentlemen tracent le bitume, l’œil collé sur la montre et l’oreille scotchée au smartphone. Perdu dans cette jungle citadine, on part à la recherche de Linhope Street, quartier général de Noel Gallagher.

Arrivé à destination, l’agitation urbaine redescend d’un cran. Ici, l’architecture géorgienne règne en maître. Des maisons en forme de cube s’imbriquent d’un bout à l’autre de la rue. Les lieux sont déserts. À tel point qu’on se voit mal tomber sur un Oasis. Inévitablement, les questions se bousculent. Mauvais endroit? Fausse adresse? Bonne blague? La moustache collée au carreau, un chat noir observe la scène au moment où l’on s’arrête devant la porte du rendez-vous. Un coup de sonnette magique et l’énorme battant bleu foncé s’ouvre sur le sourire d’une jolie blonde. Derrière elle, des disques d’or, des affiches de concerts et une dizaine de personnes s’agitent dans un vaste bureau: une salle entièrement dévouée au business de monsieur Gallagher.

Oui, Noel est de retour aux affaires. En compagnie de son groupe, les High Flying Birds, il vient d’échafauder son meilleur album solo. "Chasing Yesterday" érige un mur de guitares électriques, des tubes puissants à chantonner sous la douche (Riverman) ou à scander dans un stade comme à l’apogée de la britpop (In The Heat Of The Moment). Plus ouvert d’esprit que jamais, le chanteur s’inspire du jazz et convie Johnny Marr (The Smiths) à la fête de la guitare (Ballad Of The Mighty I). Jamais avare en déclarations fracassantes, le père Noel discute rock’n’roll et famille, revient sur ses années de dictature chez Oasis et évoque ses trips dans le vestiaire avec son pote Vincent "Vinny" Kompany, le capitaine des Diables Rouges et de Manchester City. Fameux coco.

Récemment, vous avez déclaré que le single Riverman était la meilleure compo de toute de votre carrière… C’est de la provocation?

Noel Gallagher – Je dis ça à chaque fois! Cela étant, Riverman est certainement l’un des morceaux les plus intéressants du nouvel album. Quand je termine une chanson, j’ai toujours l’impression d’avoir composé le tube ultime. Je suis insatiable. Mais dans mon esprit, le meilleur est toujours devant moi. Je cours derrière la compo parfaite. Un truc qui, au fond, n’existe pas. Pourtant, je trouve ça beau de garder la foi, de croire qu’un jour, ce morceau viendra. Mais écrire la chanson parfaite, ça implique aussi de prendre sa retraite. Si tu tiens le hit absolu, à quoi bon continuer?

Ce premier morceau intègre une mélodie jazzy jouée au saxophone. A l’époque d’Oasis, vous aviez pris l’habitude de conspuer ce style musical. Vous avez changé d’avis?

N.G. – C’est hyper-flippant! Ça confirme mon état de vieillesse avancé. J’approche méchamment de la cinquantaine! Sans rire, on peut dire que je viens de découvrir le jazz. Récemment, un ami m’a fait écouter un album de Sun Ra. Ça a été le déclic, une véritable révélation. Avant ça, le jazz ne voulait rien dire pour moi. Aujourd’hui, je suis plus ouvert que jamais. J’écoute toutes sortes de musiques, sauf du heavy metal.

Pour la première fois, vous avez pris en charge toute la production d'un album. Est-ce une réaction épidermique aux compromis du passé?

N.G. – C’est quoi le rôle d’un producteur? Il choisit les chansons? J’ai toujours choisi mes chansons. Il élabore les arrangements d’un album? J’ai toujours proposé les meilleurs arrangements envisageables. Il décide qui joue quoi dans le groupe? J’ai toujours déterminé les rôles des uns et des autres. En fait, sans le savoir, j’ai toujours été producteur. Chez Oasis, c’était un peu différent. On prenait un producteur comme on engageait un arbitre. Il devait gérer les ego. Pas les morceaux. Sur les trois premiers albums d’Oasis, j’étais plus qu’un producteur: j’étais dictateur. Je prenais toutes les décisions. L’histoire a quand même démontré qu’elles étaient les bonnes. En trois disques, on est passé de concerts dans des cafés à des shows incendiaires dans des stades de foot surchauffés. Par la suite, le processus de décision s’est démocratisé et le groupe est devenu moins bon – mais jamais mauvais. Honnêtement, je trouve que mes albums en solo sont nettement plus intéressants.

Quelles étaient vos attentes au moment de vous lancer en solo?

N.G. – Quand Oasis s’est séparé, j’ai ressenti le besoin de prendre du recul. J’ai marqué une pause de six mois. Je faisais tout… Tout sauf de la musique. J’étais en déconnexion totale. C’est ma femme qui, un matin, m’a demandé ce que je comptais faire. Comme il me restait quelques chansons en stock, je lui ai répondu que j’allais sans doute enregistrer un disque. En 2010, mon seul objectif était donc de réunir des musiciens en vue de sortir un album. Rien de plus. Les choses se sont mises en place. On est parti en tournée et les concerts ont cartonné. Aujourd’hui, ma carrière solo est lancée. Mais, à choisir, je retournerais volontiers en arrière. J’ai adoré cette période de ma vie. En 2010, tout était neuf et excitant. Je ne pouvais pas prédire l’avenir. J’appréhendais drôlement la réaction du public. Maintenant, je sais très bien ce qui va se passer. Toute ma tournée est déjà soldout.

Sur votre nouvel album, on trouve le morceau You Know We Can’t Go Back ("Vous savez, on ne peut pas revenir en arrière"). Est-ce un message pour les anciens membres d’Oasis?

N.G. – Il ne faut jamais interpréter mes chansons littéralement. Quand j’écris un morceau, je cherche d’abord à établir une cohésion entre les mots et la mélodie. Chaque chanson enferme la signification qu’on veut bien lui donner. Perso, quand j’aime un morceau, je n’ai pas besoin de savoir de quoi il parle. Récemment, juste avant la sortie du dernier album de U2, Bono me demande si je veux connaître le sujet d’un de ses nouveaux morceaux. Je décline sa proposition mais, malgré tout, il m’explique que c’est une chanson à propos de sa mère. Je lui ai juste répondu: "Mec, c’est ta mère, pas la mienne!" Moi, je ne sais jamais de quoi parlent mes chansons avant de les avoir terminées.  J’évite toujours de raconter ma vie dans les chansons. Je n’ai pas envie qu’elles soient d’un ennui profond.

Il y a trois ans, Vincent Kompany est monté sur la pelouse du festival Rock Werchter pour annoncer votre concert au public. Vince the Prince, c’est votre pote ou un héros?

N.G. – C’est un ami. Je l’ai rencontré dans les vestiaires de Manchester City. Là-bas, j’ai mes accès depuis belle lurette. J’aime bien aller en claquer cinq aux joueurs après un match… À chaque fois que je me rends au stade, j’essaie de choper Vincent. C’est un mec calme, intelligent et, en plus, il adore la musique. Sa présence rassure tous les autres gars de l’équipe. Quand Vinny est devenu capitaine de Manchester City, on a commencé à empiler les trophées. Un jour, après une victoire, je suis arrivé dans les vestiaires et, en blaguant, j’ai essayé de chiper son brassard de capitaine. Il me l’a directement filé en m’expliquant que je le méritais parce que je supportais cette équipe depuis toujours. J’ai d’abord refusé poliment, mais il a vraiment insisté pour que je le prenne. J’ai porté son brassard pendant trois jours non-stop. Je dormais même avec. Vinny est un des mecs les plus cool que je connaisse. Sa femme est super aussi. Elle est méga-fan d’Oasis en plus.

Dans le morceau Dying Of The Light, l’espoir est un peu mis à mal. Êtes-vous effrayé ou plutôt optimiste pour l’avenir?  

N.G. – Je suis résolument optimiste. Pour l’instant, le monde traverse une phase négative. L’économie est mal en point, l’extrémisme religieux vient de franchir un palier insoupçonné de violence et d’imbécillité et, c’est un fait, notre planète est peuplée d’un paquet de débiles profonds. Mais je garde espoir. Comment pourrait-il en être autrement? Quand j’ai mes trois gosses en face de moi, je déborde d’optimisme. Leurs goûts musicaux sont à chier, mais ils sont intelligents, non-violents et ouverts sur le monde. On se doit de leur faire confiance. Les enfants sont l’avenir de l’humanité.

Vingt ans après, les deux premiers albums d'Oasis sont ressortis dans des éditions spéciales. C’était votre idée?

N.G. – Certainement pas. J’ai accepté la proposition de notre équipe de management. Mais, dans ma tête, je n’avais qu’une seule question: "Qui, en 2015, veut encore acheter ces vieilles saloperies?" À ma grande surprise, beaucoup de gens ont acheté cette réédition. Mais je peux comprendre l’obsession du public pour Oasis. Moi-même, je suis obsédé par les Beatles. J’achète tout: les albums, les bootlegs, les éditions spéciales, les 45 tours…

Vous n’êtes pas nostalgique des débuts d'Oasis?

N.G. – Je pourrais très bien l’être si je n’avais rien de mieux à faire, si je ne m’étais pas lancé en solo. Par rapport à Oasis, le public est certainement plus nostalgique que moi. Parce que je n’ai jamais réellement tourné le dos à cette période de ma vie. Sur scène, je joue régulièrement des morceaux composés à l’époque d’Oasis. Je n’ai aucun problème avec ça.

Vous avez encore des nouvelles de votre frère Liam?

N.G. – Notre relation est quasiment inexistante. Parfois, on se retrouve tous les deux à l’affiche d’un même festival d’été et on ne se dit même pas bonjour. Cette situation semble fasciner les gens. Mais, dans les faits, c’est un peu triste.

Dans la famille, il y a d’autres frères et sœurs?

N.G. – J’ai un autre frère, plus âgé que moi. Il a la même mentalité que Liam. Une horreur! Il est fou. Il voit des conspirations terroristes partout. Mais voilà, c’est comme ça. On ne choisit pas sa famille.

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