Mourir ensemble: le choix de l’euthanasie en couple

Les cas d'euthanasie seraient en nette augmentation en Belgique. Parmi eux, Anne et François, un couple d'octogénaires bruxellois, qui ont organisé ensemble leur dernier voyage. Quelques jours avant leur décès, ils témoignaient avec leur fils. Pour que leur geste fasse avancer les mentalités.

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Dans le Moustique du 17 septembre, nous vous proposons le témoignage des enfants d'Anne et François après le décès de leurs parents. Suite à de nombreuses demandes, nous vous offrons l'interview que les parents nous avaient accordée avant leur euthanasie.

C'est un récent rapport de la Commission fédérale de Contrôle et d’Evaluation de l’euthanasie qui le dit: le nombre de "morts douces" serait en nette augmentation rapide en Belgique depuis 2011: plus de 50 %. Raison invoquée? "La diffusion progressive de l’information relative aux décisions en fin de vie auprès du public et des médecins." Le 17 juin dernier, Anne, 86 ans, et François, 89,ont fait de même, ensemble, après soixante-trois ans de mariage. Parce qu'ils en avaient assez. A notre demande, ils ont accepté de témoigner, en présence de leurs fils, sur leur décision de choisir conjointement leur fin. Parce que malgré la loi, les choses restent compliquées quand on veut partir à deux. Surtout en Belgique francophone…

François – Mon épouse et moi, nous sommes vieux. Elle a 86 ans, moi 89. La vieillesse engendre la déchéance, les petits et les grands problèmes de santé. Cela fait vingt ans que je souffre du cancer de la prostate. J’ai des métastases, j’ai atteint le dernier de tous les traitements possibles. Sans patchs de morphine, je ne parviendrais plus à passer la journée. Quant à mon épouse, elle est aveugle à 80 % – à 100 % de l’œil gauche. Et au droit, elle souffre d’une cataracte et d’un glaucome. Elle a de l’ostéoporose et est quasi entièrement sourde.

Le fils, Jean-Paul – Ces derniers mois, elle a perdu rapidement beaucoup de capacité d’audition.

François – Notre santé se détériore de jour en jour. Au coin de la rue, il y a une supérette, à 20 mètres à peine de notre maison. C’est tout juste si j’arrive à faire l’aller-retour. Ce sont ces détériorations de notre qualité de vie qui nous ont décidés, mon épouse et moi, à quitter ce monde. Nous avons d’abord pensé le faire "comme des sauvages", sans en souffler mot à quiconque. Je veux dire par là: somnifères, sac en plastique sur la tête, et voilà. Nous avions même tout préparé, nous avions acheté le nécessaire. Fixé une date: le 3 février, jour anniversaire de notre mariage. Au dernier moment, nous avons soumis notre projet à nos trois enfants. Là, d’emblée, notre cadette a déclaré: "Non, je refuse que vous le fassiez ainsi".

Jean-Paul  – Elle avait peur qu’ils ratent leur coup. 

Quand vos parents vous ont annoncé leur propre mort, vous avez dû ressentir un choc énorme.

Jean-Paul – Il y a deux ans, papa avait déjà abordé le sujet. Je savais donc à quel point il était décidé. Mais plus j’y pensais, plus je doutais de ce scénario. Que faire? Les retrouver morts dans l’appartement et faire comme si je ne m’étais douté de rien?

François – Alors les enfants ont dit: "Nous allons chercher une solution plus élégante". Mon fils s’est d’abord rendu auprès d’un centre ad hoc. Là, on lui a déclaré que ce ne serait pas si simple.

Jean-Paul – Ce n’était pas tant l’euthanasie en elle-même qui leur posait un problème, mais le fait qu’ils souhaitaient partir à deux. Quand je leur ai dit que c’était urgent et que mon père avait déjà choisi la date, ils m’ont répondu: "Ecoutez, Monsieur, pas question de chantage émotionnel". On m’a conseillé d’aller d’abord parler à leur médecin traitant. Lequel était absolument contre. Il a refusé son aide. Il a dit: "Mais Monsieur, j’ai prêté le serment d’Hippocrate. Je donne la vie, pas la mort". Je suis resté abasourdi. L’espace d’un instant, je me suis cru un monstre, comme si mes parents m’avaient fait un lavage de cerveau et que je n’étais plus en phase avec la réalité.

Anne – Notre docteur ne comprend pas pourquoi nous ne nous installons pas tout simplement dans une maison de retraite. Mais pour nous, c’est exclu. Nous voulons rester ensemble. 

François -Dans un home, on finit grabataire. Vous perdez les moyens, la force d’entreprendre vous-même les étapes pour demander l’euthanasie ou vous suicider. On vous y force à continuer à vivre. (A son épouse.) Explique ta théorie, tu le fais mieux que moi.

Anne – Nous sommes trop nombreux sur cette terre. Il n’y a plus d’argent pour payer les pensions des retraités. Pour les jeunes, il n’y a pas assez de travail. Et aujourd’hui, même les petits sont atteints: les écoles manquent de place. Alors pourquoi ne pas nous laisser partir quand, de nous-mêmes, nous le demandons?

François – Car il y a aussi un aspect économique: nous pouvons faire gagner beaucoup d’argent. Un home correct coûte plus cher que le montant de nos pensions, donc, nous devons puiser dans nos économies.

Vous vous êtes alors tournés vers l’ULteam, une association néerlandophone qui donne des informations sur tout ce qui touche à la fin de vie.

Jean-Paul – Dès la première conversation téléphonique, c’était un monde de différence. Une voix sympathique, chaude, m’a dit qu’ils pouvaient nous aider: "Oui, ce que vous demandez pourrait être possible. Oui, c’est une question normale". Et oui, ils pourraient s'en aller à deux. Plus tard, j’ai lu quelque part des chiffres: 82 % des cas d’euthanasie en Belgique se font en Flandre, 18 % en Wallonie. C’est révélateur.

François – Il s’agit d’une mentalité différente. Heureusement, nous avons notre fils. Sans lui, nous aurions quitté la vie comme nous en avions l’intention au départ: avec un sac en plastique.

Est-ce que vous voulez mourir tous les deux avec la même volonté?

Jean-Paul  – Cette question nous a aussi un peu tarabustés au début, ma sœur et moi. Nous en avons parlé ouvertement. Et c’était clair, ils le voulaient tous les deux. Cette question a d’ailleurs aussi été abordée dans leurs entretiens avec le psychologue et le psychiatre. Ils devaient parler de leur vie. Toi, papa, tu étais intarissable.

François – (Rire.) Une fois que je suis lancé… Ces entretiens ne sont pas lugubres du tout.

Anne – Non, c’est plutôt amical. Cela fait des années que nous cogitons sur le fait que nous voudrions mourir ensemble. Nous sommes complémentaires et avons besoin l’un de l’autre. Si vous laissez le destin faire son œuvre, l’un des deux finit toujours seul. Dans cet immeuble à appartements, vivent sept veufs et veuves. Certains sont seuls depuis des années. Quand nous leur parlons de notre projet, ils soupirent: "Nous aussi, nous aurions aimé cela".

François – Certains ont dû assister à la lente décrépitude de leur partenaire, qui devait finalement être placé en maison de retraite. Expérience bien triste pour celui qui reste et qui se dit: "Si seulement j’avais su que c’était possible". C’est ce que j’entends si souvent.

Jean-Paul – Je parle assez ouvertement de la situation de mes parents. Ce n’est qu’aujourd’hui que je m’aperçois qu’il y a si peu de personnes qui savent que cela fait partie des options.

Anne – Dans notre entourage, personne ne nous a dit jusqu’à maintenant que ce n’est pas bien. Chacun dit: "Vous avez raison".

François – Ils disent: "Il faut du courage pour faire ce que vous projetez". Mais non, ce n’est pas du tout une question de courage.

Anne – C’est pour rester qu’il faut du courage.

François – Il faut du courage pour se jeter du 20e étage. J’en serais incapable, même si je voulais mourir. Il faut du courage pour se pendre. Il faut du courage pour se jeter dans le canal. Mais un médecin qui vous fait une piqûre et vous laisse doucement vous endormir? Cela ne demande pas de courage.

Jean-Paul – Je comprends tout à fait l’attitude de mes parents. Je les soutiens aussi, car tant pour eux que pour nous, leurs enfants, c’est la meilleure solution. Si l’un des deux devait mourir, celui qui resterait serait tellement triste, et totalement dépendant de nous. Cela peut sembler ridicule, mais ne serait-ce que d’un point de vue pratique, il nous serait impossible de venir ici chaque jour, nous occuper de notre père ou de notre mère. A un certain moment, la colonne des points négatifs – le chagrin, la douleur – se fait plus longue que la colonne des points positifs. Cela réduit automatiquement la peur de partir par rapport à l’envie de rester. Dans ce cas, je peux parfaitement comprendre que l’on dise: "Il est temps".

François – Nous avons eu une belle vie. Le moment est venu de nous offrir une belle mort. Qu’est-ce que la vie pourrait encore nous offrir?

N’y a-t-il donc plus rien qui rende la vie agréable?

François -Citez-moi un exemple. (Il me montre le bas de sa canne.) Voyez comme elle est usée. Comme moi.

Anne – Avant, j’aimais peindre – vous pouvez en voir la preuve aux murs. Cela aussi, c’est le passé. Coudre, lire, même histoire. Mais essayez d’expliquer cela à un médecin qui vous examine un quart d’heure et dit: "Mais vous avez l’air en forme!"

François – Nous ne sommes pas tristes. Nous sommes heureux. Quand on nous a annoncé que nous pourrions quitter la vie ensemble, en douceur, nous étions sur notre petit nuage. C’était comme si nous avions passé tout ce temps dans un tunnel et que, soudain, nous revoyions la lumière.

Anne – Cela nous aide énormément d’être compris de nos enfants. Ils respectent notre volonté. Il s’agit de notre vie.

Vous ferez-vous hospitaliser?

Jean-Paul – Nous avons le choix: à la maison ou à l’hôpital. L’hôpital nous a semblé plus confortable. Nous n’avons pas de projets pour organiser un dîner d’adieu somptueux ou quelque chose de ce genre. Il y a des gens qui font une dernière fête, mais je trouve cela un peu exagéré. Finalement, nous allons perdre notre père et notre mère. Même si nous sommes résignés à cette idée, il reste de la tristesse. D’ailleurs, je m’aperçois que cette expérience nous a rapprochés. Récemment, mon père m’a dit: "Je ne savais pas que vous nous aimiez tant".

François – Nos enfants nous ont bien aidés. Je le répète: sans notre fils et notre fille, cela n’aurait jamais réussi. Aujourd’hui, tout est clair, tout est dit.

Jean-Paul – C’est totalement différent de l’abattement ambiant lorsqu’ils avaient décidé de se tuer eux-mêmes. Ils ne riaient plus, étaient dépressifs. Je suis content qu’ils aient franchi l’étape de nous parler malgré tout, de ne pas le faire derrière notre dos.

La manière sereine dont vous parlez de vos préparatifs est un peu effrayante.

Jean-Paul  – Ma sœur a dit: "Ils en parlent comme s’ils allaient partir en voyage en Egypte pour visiter les pyramides". Mais ils ne voyaient aucune autre échappatoire. Cela nous a fait comprendre que nous devions absolument passer à l’action nous-mêmes. Il peut sembler surprenant que moi, en tant que fils, je reste assez imperturbable. C’est faux, bien sûr. Vous devez comprendre que cela fait longtemps que nous nous en occupons. Cela m’a permis de bien réfléchir, longtemps, et je suis arrivé à la conclusion que cette solution a plus d’aspects positifs que négatifs. J’ai 55 ans, je peux seulement espérer que cette possibilité existera toujours pour moi dans vingt ans.

Anne  – Je me souviens encore clairement qu’en 1956, à l’hôpital Saint-Pierre, j’allais accoucher de ma fille. A l’époque, le docteur Willy Peers y travaillait. Il aidait les femmes qui avaient des problèmes, pour mettre fin à leur grossesse. A l’époque, c’était absolument interdit, tandis qu’aujourd’hui, nous avons une optique totalement différente.

François – Le jour où tu auras 80 ans, tu pourras profiter de ce que nous faisons aujourd’hui. J’espère qu’il y aura beaucoup moins de paperasserie et de difficultés.

Avez-vous toujours été un couple aussi fusionnel?

Anne – Toujours. J’ai travaillé en tant que secrétaire chez un notaire. Avec l’arrivée des enfants, j’ai arrêté de travailler. Mon époux vendait des machines. Nous nous sommes rencontrés dans un mouvement de jeunesse, où nous pratiquions tous les deux des danses folkloriques.

François – Plus tard, quand nous étions quinquagénaires, nous avons repris les danses folkloriques: les lundi, mercredi et jeudi, nous allions toujours danser.

Anne – Aujourd’hui, il reste beaucoup de tendresse entre nous.

François – La tendresse, c’est plus fort que l’amour. A 20 ans, c’est la passion. Elle est toujours là à 80 ans, mais un peu tempérée, atténuée. On ne tire plus à la carabine, n’est-ce pas? (Rire.) Il est impensable que l’un parte sans l’autre. Tant pour elle que pour moi, cela représenterait la fin. Aujourd’hui, même quand nous faisons des courses, nous y allons à deux, car la peur est toujours là que l’un parte et ne revienne plus. C’est pour cela que nous souhaitons partir ensemble: car nous avons tous deux peur de l’avenir. C’est aussi simple que ça: nous avons peur de ce qui nous attend. Peur de tomber seul et surtout, peur des conséquences de la solitude. L’avenir ne peut nous apporter que des malheurs.

Jean-Paul – Il y a une semaine, je les ai visités et une jambe de mon père était entièrement enflée. J’ai d’abord téléphoné au pharmacien. Il m’a expliqué que cela pouvait être un symptôme d’embolie pulmonaire. Je me suis aperçu que, soudain, mes parents se faisaient de gros soucis. Papa a cru qu’il allait mourir pile avant la ligne d’arrivée. Pour eux, il s’agissait du pire cauchemar, que l’un d’eux parte trop tôt.

François – Mon épouse et moi avons déjà fait de nombreux préparatifs. Nous avons donné la plupart de nos vêtements aux Petits Riens.

Anne – Nous pensions que nous n’aurions plus besoin de nos vêtements d’hiver.

François – J’avais un peu froid lors de notre dernier rendez-vous chez le médecin, mais il ne me reste plus que ce gros pull. Nos livres, nous les avons mis à la poubelle.

Anne  – Ça m’a fait mal au cœur. J’avais eu beaucoup de plaisir à lire certains livres.

Jean-Paul – Cela fait deux ans qu’il y a toujours quelque chose pour moi: "Tiens, emporte ça ou bien ça". Mais j’en suis incapable. Je ne suis même pas capable d’emporter le moindre petit vase.

François – Vous ne voulez pas un petit tableau? C’est le moment de le dire.

On dirait vraiment que vous partez en vacances.

Anne – Mais il s’agit aussi d’un voyage.

Jean-Paul – Mon père a insisté pour tout régler lui-même: il a résilié les abonnements, s’est occupé des affaires bancaires, m’a expliqué tout ce qu’il fallait faire quand ils ne seraient plus de ce monde.

François – Il y a quelque temps, j’en ai eu marre de toutes les publicités qu’on nous envoyait. Le facteur m’a conseillé d’écrire sur l’enveloppe "Refusé" et de renvoyer la pub. Cela n’a servi à rien. Jusqu’à ce que j’aie vu une autre enveloppe posée près des boîtes aux lettres, qui portait la mention "Décédé". J’ai pensé: "Ça, c’est une bonne idée". Suite à quoi j’ai écrit la même chose sur nos courriers publicitaires. Là, une voisine, apeurée, m’a téléphoné: "Dites, vous allez bien?" (Rire.)

Qu’est-ce que nous pouvons vous souhaiter?

François – Un départ rapide…

Anne – … en bonne santé.

 

Photos: Jelle Vermeersch

Traduction: Eliane Rosenblum

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