Mon voisin est musulman

A Molenbeek ou à Verviers, la "cohabitation" n'est pas facile. Il y a ceux qui y croient encore, comme ce flic bruxellois. Et d'autres pour qui l'intégration est un échec sans appel, comme le sénateur Alain Destexhe. Mais la radicalisation "fulgurante et invisible" des quelques dizaines de paumés qui s'y cachent ne va pas atténuer la méfiance générale.

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Depuis les attentats de Paris, on parle beaucoup du « vivre ensemble ». Entendez entre Belges de souche et communautés immigrées, souvent de culture arabo-musulmane. En creusant, on doit bien admettre que nous vivons plus les uns à côté des autres que véritablement « ensemble ». Il y a bien sûr des exceptions, comme ce policier bruxellois qui a fait le buzz sur Youtube en parlant arabe et lingala avec des jeunes dans la rue . Mais le plus souvent, les contacts sont finalement assez limités. Quand ils ne sont pas quasiment inexistants, comme dans le centre de Molenbeek, la commune bruxelloise à la réputation si sulfureuse, où ont grandi les deux djihadistes abattus en Belgique le 15 janvier dernier à Verviers.  

Ce manque de contacts explique peut-être les résultats de ce sondage Ipsos qui, il y a quelques mois, révélait que les Belges pensent que quasiment un habitant sur trois est musulman (29 %) alors qu’ils ne sont en réalité que 6 %. Une exagération à la hauteur des angoisses que leur présence susciterait dans la population. Mais ces chiffres qui seraient « bien la preuve qu’il y a un problème (d’intégration) », selon le sénateur MR Alain Destexhe, toujours virulent en la matière. C’est aussi la conclusion que l’on serait tenté de tirer après le reportage controversé du journaliste Jean-Claude Defossé dans son Dossiers tabous: L’intégration est-elle un échec?, diffusé sur RTL-TVI, mardi dernier, et regardé par 636.000 téléspectateurs.

Cette cohabitation difficile n’est sans doute pas étrangère aux fameux « amalgames ». Ce voisin musulman que je connais si mal ne serait-il pas, lui aussi, en train de devenir fondamentaliste? La méfiance s’installe d’autant facilement que les experts du djihadisme décrivent la radicalisation comme invisible, ou presque, et très rapide (voir p. XX). Le danger est potentiellement « partout ». Et même à Verviers, un nom qui évoque désormais dans le monde entier « foyer de djihadistes », alors que la plupart des Belges ignoraient jusqu’à l’existence d’une importante communauté musulmane dans cette petite ville wallonne des bords de Vesdre. Pour comprendre comment ce qui était censé incarner une terre d’accueil s’est peut-être transformé en véritable terreau du terrorisme, nous sommes retournés dans les rues de Molenbeek et de Verviers, en essayant de comprendre comme cela se passait avec ces fameux « voisins ».

Une frontière en plein Bruxelles

Bruxelles, Porte de Flandre, un après-midi de janvier. Le pont qui enjambe le canal. Une frontière. La rue Antoine Dansaert qui nous a amené jusqu’ici est l’une des plus branchées de Belgique. La terrasse du café Walvis, le dernier avant la « frontière », accueille tous les modeux du coin: barbes et chemises à carreaux des hipsters, jupes sorties tout droit d’un épisode de La petite maison dans la prairie. Sur les tables, des sodas bios, quelques MacBook Pro et un Charlie Hebdo. Cent mètres? Sans doute moins. C’est la distance qui sépare ces tables de la chaussée de Gand. Quelques pas pour l’homme, un fossé entre deux humanités. D’un côté, la fine fleur d’une jeunesse qui parle un anglais impeccable et qui part en vacances au Japon. De l’autre, une jeunesse qui s’exprime mal en arabe et dont certains partent en Syrie faire le djihad.

Molenbeek dont le monde entier parle depuis une semaine. Ici, point de hipsters, les barbes qu’on y voit sont bien plus longues et pas taillées. Et s’il y a des jeunes femmes habillées comme Laura Ingalls, ce doit être sous le tchador. Bon, il faut être juste, quelques jeunes femmes ont çà et là les cheveux libres, et certaines d’entre elles évoquent plus Rihanna que la sage héroïne de la série américaine. Mais tout de même, le contraste est rude avec le Walvis. Sur les 700 mètres de la chaussée de Gand, nous n’avons croisé aucun passant d’origine européenne. Pour nous donner un but, nous décidons de tenter une expérience: acheter ce fameux numéro deCharlie Hebdo dont la couverture représentant le prophète Mahomet a déjà provoqué tant de troubles.

Les mêmes aspirations que vous

« Une librairie? Mais, monsieur, il n’y en a plus à Molenbeek, en tous les cas pas dans le centre historique » nous déclare Omar. Ce jeune trentenaire travaille dans une ASBL du bas de Molenbeek rebaptisé « centre historique » par les autorités communales il y a quelques années. « Ça sonnait mieux et, comme pour beaucoup de sujets, les autorités ont privilégié la forme au fond. » Omar fumait dans la rue et avait l’air un peu plus engageant que ceux qui nous avaient plus ou moins poliment signifié leur refus de nous parler. « Les gens sont gênés d’en discuter, parce que d’une certaine manière, ça ne les concerne pas. Vous savez, les gens, ici, ont les mêmes aspirations que la plupart des autres: un travail ou un travail qui rapporte plus, une bonne école pour leurs enfants, un toit confortable, de la sécurité, des soins de santé corrects, des loisirs, partir en vacances. Ils ne veulent pas qu’on les montre du doigt, qu’on les prenne pour des terroristes en puissance. Il y a deux phénomènes: le repli sur soi, identitaire, qui tourne autour de la religion. Et la tentation pour certains, pour les plus confus, de partir en Syrie, en Irak. Mais ce sont deux choses différentes. »

Omar est né à Molenbeek, de parents marocains. Il a fait des études de sciences politiques à l’ULB et sur sa commune natale et ses habitants, son œil est sans concession. « Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les choses ont changé. Il faut se rappeler la haine que cela a engendrée. J’ai l’impression qu’ici, par peur, les gens se sont repliés sur eux-mêmes et ont affirmé leur appartenance à une même communauté en affichant des signes: voile, barbe. Après, il y a eu un coup d’accélérateur vers 2007 ou 2008. Pourquoi? Je ne sais pas. La crise? Les jeux vidéo ou le début des réseaux sociaux? Un mélange des trois? Mais votre remarque sur l’absence de librairie est révélatrice. Ici, on ne lit pas Le Soir, Moustique ou La DH, ici on ne regarde par la RTBF, France 2 ou RTL-TVI. On regarde les chaînes du Qatar, de l’Arabie saoudite ou du Maroc. »

A Molenbeek, les devantures des magasins ou des bistrots témoignent des migrations. Le Brico du coin s’appelle désormais « Rabat » et en arrivant sur la place communale, la Boucherie Saint-Jean, dont l’inscription séculaire est gravée dans l’enduit de façade, est désormais halal. Autres signes des temps – très actuels, ceux-là -, des guérites renforcées par des unités spéciales de la police garnissent le commissariat qui jouxte l’entrée de l’hôtel de ville. On rencontre Françoise Schepmans, la bourgmestre MR. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la fonction qu’elle occupe depuis moins de deux ans ne doit pas être de tout repos. La femme politique doit avoir perdu de nombreux kilos en quelques mois. Elle en est presque chétive. « Ce qui a changé? Ces dernières années, les structures mises en place pour assurer une mixité sociale et une intégration ont été débordées. Le taux de chômage important, la dégradation des écoles dessinent pour les jeunes un horizon sans perspective. »

Deux de souche

Rue Mommaerts, on arrive dans la cour de la Maison des Cultures. On y croise deux ou trois retraitées qui tirent leur cabas. On s’étonne presque. Ce sont les premières Molenbeekoises « de souche » que nous rencontrons dans le « quartier historique ». Ce seront les dernières. « Ça devient terrible, Monsieur. Il y a toujours eu des étrangers, ici. Moi, ça ne m’a jamais dérangée. Mais avant, il y avait un mélange. On vivait ensemble et les nouveaux venus s’accommodaient, s’incorporaient. Ce mélange n’existe plus, vous le voyez bien: ici tous les voisins sont musulmans. La plupart sont gentils, ce n’est pas ça. Mais comment voulez-vous qu’ils s’incorporent? A quoi? A eux-mêmes? »

La Maison des Cultures est un des outils de mixité et d’intégration sociales de la commune. Dirk Deblieck, son directeur, nous livre ses réflexions en nous faisant visiter les lieux, situés dans une ancienne école. « C’est un outil trop rare, évidemment. Le bas de Molenbeek a toujours été une terre d’accueil pour l’immigration. Espagnols, Italiens, Grecs et Arabes s’y sont succédé. Ils se logeaient, trouvaient un travail, envoyaient leurs enfants à l’école, puis au bout de quelques années, lorsqu’ils étaient intégrés, ils déménageaient vers des quartiers plus huppés, voire dans d’autres communes, laissant la place à d’autres. » Mais ces dernières années, le flot s’est accéléré et, surtout, comme il y a beaucoup moins de travail, cette boucle s’est cassée.« Du coup, on est passé de 70.000 en l’an 2000 à presque 100.000 aujourd’hui. Ça s’est densifié, particulièrement dans le bas de la commune, évidemment. Des nouveaux arrivants pauvres qui s’installent parce que les logements ne sont pas chers. Les ex-nouveaux arrivants ne partent pas parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Et les quelques résidents qui les ont, des immigrés italiens ou des Belges historiques, déménagent parce qu’ils se sentent mal à l’aise au sein d’une population musulmane de plus en plus homogène. »

Dans les classes de la maison: différentes activités culturelles. Dans l’une, de jeunes écoliers, tous d’origine étrangère, participent à un atelier d’art. Sa responsable, Maïté, 30 ans d’expérience, est issue de l’immigration espagnole. « Ils sont petits, mais j’entends des horreurs! « Ils se sont moqués du prophète, alors on peut les tuer, ils l’ont bien mérité », etc. C’est sûr que ces djihadistes molenbeekois, ça va faire beaucoup de tort à la population d’ici. L’intégration, ça passe aussi par le fait d’être fier d’appartenir à un ensemble social. Qui sera fier d’appartenir à une commune considérée comme le « terreau du terrorisme » en Belgique? Bon, maintenant, il faut affronter la réalité. Et moi, là, avec ces petits de 6 ou 7 ans, je viens de l’affronter. « Mahomet, il est plus fort que Jésus… » Pourquoi on ne réunirait pas tout le monde dans un même cours de religions? Religions au pluriel! Pourquoi donner des cours de religion qui divise, dès le plus jeune âge? Il commence peut-être comme ça, le terreau, non? »

 

Molenbeek en quelques chiffres

Population: 95.000

Revenu médian par an: 16.569 €

Taux de chômage féminin: 30 %

Taux de chômage masculin: 25,8 %

Nombre de djihadistes originaires de la commune: 30

Retrouvez l’ensemble du dossier dont une plongée dans la réalité de Verviers et le portrait de Jean-Marie, un policier qui croit en l’intégration dans le Moustique du 28 janvier 2015.

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