Moi, Christiane F., survivante des années 80 (texte intégral)

Trente ans après avoir donné son histoire au monde - Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée -, Christiane Felscherinow sort un nouveau livre. Retrouvailles avec un fantôme ou portrait d'une miraculée?

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Parfois, les fantômes de notre jeunesse se déplacent jusqu'ici pour se rappeler à nous. Quelques semaines après la parution du livre de Mahtob Mahmoody, la fille de Betty Mahmoody, l'une des héroïnes médiatiques des années 80 grâce à son best-seller Jamais sans ma fille, Christiane Felscherinow, plus connue sous le nom romanesque de Christiane F, revient, elle aussi, frapper à la porte de nos souvenirs. Personnage emblématique de l'année 1981, Christiane Felscherinow a marqué tous ceux qui, du haut de leurs 20 ans, furent troublés par son témoignage – l'un des premiers avant que le genre ne devienne une mode éditoriale.

Le livre Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée secoue les consciences pas si tranquilles du début des années 80, très absorbées par les grands enjeux internationaux.

L'année 1981 commence avec l'arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche, se termine avec l'instauration de la loi martiale en Pologne par le général Jaruzelski et est ponctuée, en son centre, par le début de la guerre entre l'Iran et l'Irak. Dans un monde déboussolé qui va réactiver la menace nucléaire, l'opinion publique ne voit pas les dégâts de l'époque perpétrés sous ses yeux. L'histoire de Christiane F., celle d'une enfant de 13 ans en rupture qui, pour se payer ses doses d'héroïne, se prostitue dans les quartiers les plus glauques de Berlin, ouvre les yeux sur un problème que l'on ne soupçonnait même pas.

A une époque où la pédophilie est loin d'être considérée comme un crime immonde (certains, dans les années 70, iront jusqu'à théoriser sur les bienfaits pour l'enfant de ce prétendu amour consenti), Christiane F. vend son corps pour pas très cher et fréquente la Bahnhof Zoo, gare centrale, rond-point des junkies, à un âge où elle devrait suivre les cours de géographie à l'école.

Trimbalée d'émission télé en émission télé, Christiane – 18 ans à la parution du livre en français – est à la fois gonflée de fierté par l'attention que lui porte le public et terrifiée par la soudaineté de sa célébrité. Et encore, le temps qui l'a vue éclore dans les médias est relativement soft par rapport à celui – violent – des talk-shows putassiers d'aujourd'hui… La pression redouble pourtant lorsque sort sur les écrans, toujours en 1981, l'adaptation cinématographique de son livre qui devient instantanément le film d'une génération, emmené, entre autres, par l'aura de David Bowie qui y fait une apparition dans son propre rôle et prête une série de chansons pour un soundtrack qu'on se prêtera beaucoup dans les cours de récréation.

Lycéens, jeunes ouvriers, intellectuels, étudiants, parents – tous sont abasourdis par les images urbaines pré-new wave de ce film qui raconte l'envers d'une époque (les scènes de shoots dans les toilettes publiques puent le désespoir) et laisse une trace dans la mémoire collective.

5 millions d'exemplaires

Plus de trente ans plus tard, Christiane Felscherinow revient dans l'actualité avec un deuxième livre – Moi, Christiane F., la vie malgré tout. Pourquoi, à 51 ans, a-t-elle ressenti le besoin de confier la suite de son histoire – celle qui a démarré lorsque se sont éteintes les lumières du show médiatique? Manque d'argent? Possible. Elle qui a touché 400.000 Deutsche Mark, 200.000 euros (le livre s'est vendu à 5 millions d'exemplaires, sans compter les droits d'adaptation du film), mais qui ne fut pas assez adulte pour en économiser une partie. C'est la rencontre avec une jeune journaliste, Sonja Vukovic, qui va pousser l'ex-petite fille perdue des années 80 à ressortir de l'ombre où elle s'était volontairement enfermée.

Consciente d'avoir déçu tout le monde – à commencer par son entourage, mais aussi ses fans (si on peut les qualifier ainsi) – lorsqu'elle replonge dans la drogue, alors qu'elle avait réussi à se débarrasser de l'héroïne. A 21 ans, cinq ans après avoir cessé de se shooter, elle, que la beauté n'a pas encore quittée malgré le passage de la came, recommence, comme si elle voulait se prouver que l'adage populaire – "junkie un jour, junkie toujours" – est hélas vrai. Pour expliquer sa rechute, elle raconte une histoire abracadabrante. Elle vit à Hambourg, dans une maison en colocation, là où un dealer vient déposer de la marchandise qu'il ne viendra jamais rechercher et qui finira dans les veines de la jeune femme. Elle terminera derrière les barreaux, coincée par la police avec des doses d'héroïne en poche…        

Une douleur insupportable  

De retour à Berlin, Christiane zone dans les milieux de la nuit, les boîtes new-wave où tout circule – alcool, coke, speed, héroïne. Elle se drogue, mais cela n'a rien de festif, ni de communicatif. Elle se drogue pour être seule et mettre l'accent sur sa solitude. Où qu'elle aille, elle se drogue. Peu importe l'homme qui partage sa vie, elle se drogue. Comme si elle ne savait rien faire d'autre. Elle qui tentera quand même de se lancer dans la musique, tentative vite avortée… Elle qui tentera tout de même de fuir – elle ira vivre en Grèce -, mais ne fera que déplacer son envie de came d'un point de la terre à un autre.

L'épisode le plus douloureux de Moi, Christiane F., la vie malgré tout reste l'intervention des services sociaux qui lui enlèveront la garde de son fils. Maman à 33 ans, elle veut quitter l'Allemagne et s'installer à Amsterdam avec le petit Phillip, alors âgé de 11 ans, et son compagnon, un type connu dans le milieu de la dope.

C'est lorsqu'elle repasse la frontière en sens inverse que les services sociaux lui confisquent celui qu'elle regarde comme le seul être qu'elle a peut-être jamais aimé, son fils. L'absence de son enfant est une douleur insupportable, une blessure supplémentaire qui la pousse à consommer encore un peu plus de drogue. Même si aujourd'hui, porteuse de l'hépatite C et atteinte d'une cirrhose du foie, elle peut le voir, Phillip, 17 ans, est l'homme qui lui aura le plus manqué. Quelque part entre la madone des trottoirs et la chanteuse rock, le visage de Christiane possède encore les reflets d'une beauté pas tout à fait perdue. On y voit aussi scintiller, dans la tristesse du regard, les mille petites histoires de larmes et de sang qui, mêlées les unes aux autres, ont constitué la sienne.

MOI, CHRISTIAN F. LA VIE MALGRE TOUT, Christiane Felscherinow, Flammarion.

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