Mineurs: leurs femmes parlent

Septante jours, une attente qui rend fou! Pendant plus de deux mois, des femmes ont attendu leurs hommes, coincés à 700 m sous terre. Récits.

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Vous l’avez élu événement « bonheur » de l’année 2010 sur www.telemoustique.be. C’était le 13 octobre dernier: 33 mineurs sortaient vivants de la mine de cuivre et d’or de San José, au Chili, après 70 jours passés à près de 700 m sous terre, soit plus de deux fois la hauteur de la tour Eiffel. Le monde entier a retenu son souffle jusqu’à leurs retrouvailles avec leurs familles. Si l’enfer s’est joué dans le ventre de la terre, c’était l’horreur aussi en surface, pour les femmes qui les attendaient. Des épouses, des mères, des filles. Des maîtresses aussi, parfois. Dans le « Campement de l’espoir », installé à la sortie de la mine, elles ont vécu l’ignorance, l’impuissance. Une attente qui rend fou. Cristina L’Homme, journaliste franco-chilienne est parvenue à gagner la confiance de trois de ces femmes. Au-delà de leur déchirement intérieur, Monica, Maritza et Véronica lui ont parlé de la mine, qui est à la fois « leur mère nourricière et leur pire ennemie ». Cette mine à laquelle qui on dédie des prières et on offre des cierges. Cette mine que l’on écoute grincer, « respirer », car la vie des hommes dépend de ses « humeurs ». Un univers qui, en Belgique, est à la fois familier et totalement révolu. Ces trois femmes dévoilent aussi les coulisses d’un Chili moins « à la pointe » qu’il n’y paraît.

Elles vivent à Copiapo, ville minière du désert chilien. Monica, 33 ans, est la femme de Florencio Avalos, qui sera le premier mineur à sortir. Ils ont deux fils. Le soir de l’accident, le 5 août, elle attend son homme pour le souper. Une amie l’appelle: il y a eu un éboulement à San José. « J’ai raccroché net. (A la télévision), le communiqué était court, mais passait en boucle. (Mon fils de sept ans) s’est jeté dans mes bras: « Tu vois, mon papa est mort! Je le savais, mon papa est mort! ». » Maritza, elle, a 23 ans et est enceinte. C’est la fille de Victor Segovia, il sera surnommé « l’écrivain » par les mineurs, parce qu’il consigne au jour le jour leur calvaire sur des carnets. Le 5 août, Maritza prépare le repas quand sa grand-mère et sa tante arrivent: « Dis-nous que ton père est là, qu’il n’est pas sorti, qu’il n’est pas au travail! » Mais Maritza l’a vu prendre le bus de la mine ce matin-là. Quant à Véronica, elle n’a que 21 ans. Son mari, le mineur Carlos Mamani, et elle, sont Boliviens. Ils vivent derrière la décharge, dans un bidonville ou presque. Le 5 août, Véronica s’endort sans savoir qu’un accident s’est produit. « Quand j’ai vu mon père, surgi de la nuit, il n’a pas eu besoin de parler, j’ai su tout de suite. »

« Le gouffre du pire »

A la hâte, dans la nuit, parmi d’autres familles, elles se rendent à l’entrée de la mine et n’y trouvent qu’un gardien qui, à défaut d’infos, leur sert du café. Ici, se tiendra bientôt le camp de l’attente: ses tentes, ses engins de sauvetage, ses podiums pour ministres, ses pique-assiettes… Mais pour l’instant, il n’y a rien. Rien que la peur. « J’ai passé la nuit à pleurer, raconte Maritza. Les heures me semblent incroyablement longues. C’est insupportable ce sentiment de ne pas savoir quoi faire, où aller, à qui s’adresser. » Monica aussi perd espoir. « Je ne vaux rien. J’imagine le pire, je marche de long en large sans savoir où je vais ni ce que je dis. Je suis même tombée évanouie ce matin. Je ne me lave plus. L’angoisse grandit: sont-ils enterrés vivants? Sont-ils tous morts? J’ai même oublié mon fils cadet. Oublié qu’il faut l’emmener à l’école, qu’il faut lui donner à manger. Je reste ici, près de la mine. Mes pensées m’attirent dans le gouffre du pire. »

Pendant deux semaines, ces femmes pleurent et prient ensemble, houspillent les politiques et les sauveteurs pour que les recherches ne soient pas abandonnées. Elles subissent les faux espoirs et les vraies déceptions causés par des rumeurs. Elles restent là, au camp, où il fait brûlant le jour, glacial la nuit. Sous les tentes mises à leur disposition, elles tiennent à l’œil cette faille qui a dévoré leurs hommes

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