Michelle Martin, monstre à vie?

Qui s'apprête-t-on à relâcher dans la nature? L'ex-jeune fille modèle ou la complice du pire monstre qu'ait connu la Belgique?

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Couvent français ou pas, la mécanique est en marche: Michelle Martin, 51 ans, est sur la voie de la libération. Quinze ans après son arrestation, soit à la moitié de la peine de 30 ans à laquelle elle avait été condamnée. Trop tôt? C'est ce que pense la grande majorité de la population. Gageons, ou plutôt espérons, que les personnes qui ont pris la décision de la relâcher, fût-ce sous conditions, se sont bien assurées de sa non-dangerosité.

Parce que, pour tous les autres, le doute reste entier. Le mystère Martin n'a pas encore été résolu: comment une jeune fille modèle devient-elle la femme du Diable, voire son visage féminin? Est-elle juste une amoureuse transie tombée entièrement, et tragiquement, sous la coupe d'un monstre? C'est en tout cas l'explication qu'elle a toujours donnée. Et qu'une lecture sommaire de son parcours peut accréditer. À partir de sa rencontre avec Dutroux, fin 1981 sur la glace de la patinoire de Forest, sa vie prend en tout cas l'allure d'une inexorable descente aux enfers.

De prison en prison

Toutes les personnes qui l'ont connue avant cette date n'ont qu'un mot à la bouche pour la décrire: modèle. Une élève qui ne connaît aucun problème lors d'une scolarité qu'elle quitte avec son diplôme d'institutrice en poche. Une bonne camarade aussi, quoique plutôt effacée. Une façade extérieure qui cache une vie familiale moins rose. Orpheline de son père à six ans après un accident de voiture, elle doit composer avec une mère hyper-possessive qui pallie le manque du mari défunt en fusionnant avec sa fille. Avec une image plutôt glauque pour résumer cette situation: celle d'une enfant qui doit partager le lit de sa mère jusqu'à ses 18 ans. Et qui vit le début de son histoire d'amour avec Dutroux, pourtant déjà marié et père de deux enfants, comme une libération. Elle ne fait pourtant que passer d'une prison à une autre.

Même topo pour sa vie après son arrestation en 1996. Une fois éloignée du monstre, et après avoir dû "apprivoiser" ses codétenues, elle semble à nouveau s'épanouir. Les avocats, visiteuses et directeurs d'établissement qui l'ont côtoyée racontent tous la même histoire: elle accepte sans broncher les règles d'enfermement, elle travaille, elle lit, elle suit sa thérapie. Vis-à-vis de ses codétenues, elle se montre attentionnée et prévenante. Une femme qui n'a apparemment rien à voir avec cette allure terne, transparente, comme absente, qui la caractérisait lors du procès.

Juste dire "non!"

Mais cette histoire de la pauvre fille tombée sous l'emprise d'un tyran pervers qu'elle craint ne peut pas tout expliquer. Des éléments clochent: des amis d'enfance et des personnes qui l'ont connue en prison ont constaté que Michelle Martin pouvait dire "non". Un mot qu'elle n'a jamais prononcé devant les atrocités commises par Dutroux. Elle a pourtant eu plusieurs occasions de le faire. Au début de la carrière du violeur en série, pour commencer, lorsqu'il se contente de lui montrer les photos de ses crimes sexuels. Elle choisit de rester et devient même sa complice quand elle se met au volant de la camionnette du prédateur. Lors de la première condamnation du couple ensuite. En 1991, elle écope de cinq ans, elle n'en purge que deux et sort bien avant celui qui est devenu son mari. Au lieu d'en profiter pour briser le cycle infernal, elle choisit de l'attendre.

L'homme était entré en prison en tant que prédateur pervers, il en ressort transformé en bête enragée. C'est alors une escalade terrifiante qui conduit à ce terrible épisode de la cache dans laquelle elle ne descend pas pour nourrir Julie et Mélissa, encore moins les faire sortir. Pourtant à nouveau, elle a toute latitude pour tout arrêter: Dutroux est en détention préventive. Elle l'expliquera par "la peur" que lui inspirent les deux fillettes. Incompréhensible.

Tout comme cette dichotomie de sa personnalité: parallèlement aux horreurs dont elle se rend complice, elle continue à tenter de remplir son rôle de mère de famille. Les psys convoqués à la barre lors du procès en assises évoquent sa capacité, apparemment forgée dès un jeune âge, à "sortir de sa conscience", à se rendre étrangère aux faits, comme si elle était restée extérieure à toute cette horreur. Et c'est sans doute dans ce phénomène qu'il faut rechercher aussi le refus, qui avait choqué l'écrivaine Nicole Malinconi (voir ci-contre), d'assumer sa responsabilité dans toute cette histoire.

Est-elle guérie de cette "dépendance pathologique", comme l'avaient nommée les psychologues experts mandatés par la justice pour examiner Michelle Martin? A-t-elle fait le pas d'accepter son rôle dans la mort des petites et de l'assumer? Personne ne peut répondre à ces questions. Si ce n'est elle et, peut-être, les professionnels qui ont décidé qu'elle pouvait sortir de prison. Si le proverbe est rarement utilisé dans ce contexte, cet événement nous rappelle que "dura lex, sed lex". En français: malgré l'horreur, malgré tout, Michelle Martin reste une justiciable comme les autres. Et à partir du moment où les professionnels du tribunal d'application des peines (TAP) jugent valable son plan de réinsertion, on ne peut pas faire grand-chose, sinon apprendre à l'accepter.
 

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