Michel Gondry: « J’ai bien conscience d’être un sale privilégié »

Enfant prodige, Michel Gondry adapte L'écume des jours de Boris Vian. Et c’est forcément jubilatoire.

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Quand avez-vous fait connaissance avec l’univers de Boris Vian?
Michel Gondry – J’y ai plongé très jeune. Notamment avec J’irai cracher sur vos tombes, qui m’attirait beaucoup vu le parfum de scandale à sa sortie. Mais L’écume des jours résonne d’une manière particulière. Car cette histoire d’un garçon qui se ruine et doit bosser comme un dingue me parle aussi à un niveau personnel. Voici quelques années, alors que je résidais aux Etats-Unis, j’ai dû bosser comme un dingue pour gagner de l’argent et le donner à une amie, malade, qui ne disposait pas d’une assurance.

L’univers de ce livre est très visuel. Cela n’aurait-il pas été plus simple de le transposer en dessin animé, par exemple?
Je ne voulais pas! Parce que seuls des acteurs physiques peuvent ancrer un film dans la réalité. L’extraordinaire, comme les objets animés qui parsèment le film, ne fonctionne que si on lui adosse quelque chose d’ordinaire. En l’occurrence de "simples" êtres humains.

Mais qu’est-ce qui vous excite finalement le plus? Collaborer avec des acteurs ou vous lâcher en créant des décors et des objets délirants?
Je dois parfois m’autocensurer tant je veux truffer mes films d’effets spéciaux. On frise parfois l’overdose. Mais d’un autre côté, j’entends faire les choses sans les regretter par après… Et dans mon cas, cette satisfaction passe par l’invention. J’ai par exemple toujours été fasciné par ces livres qui expliquaient comment on construisait une capsule Apollo sur la base d’un simple bidon en plastique. Dans son écriture, Vian ouvre la porte à toutes les possibilités. L’histoire de base est connue dès le départ, donc elle me permet de déployer tranquillement mon imaginaire pour l’illustrer. Le défi principal restant que les acteurs ne se sentent pas relégués au second plan, noyés dans un univers visuel trop foisonnant. J’ai besoin d’eux pour émoustiller l’imagination du spectateur.

En quoi votre formation de dessinateur vous aide-t-elle au cinéma?
Pas tellement dans la mise en scène! Car je ne dessine pas de story-board. Par contre, le dessin est un excellent moyen de communication. Quelques traits suffisent à montrer à un technicien quel objet je veux qu’il réalise. Je reste un bidouilleur, même si le concept d’invention passe maintenant souvent par une approche informatique que je ne maîtrise pas. Je suis plus un artisan…

Cette notion d’artisanat vous a manqué dans Le frelon vert, votre seule production hollywoodienne à ce jour?
Oui. Mais ce qui m’a le plus décontenancé, c’est le côté clean et corporate de l’affaire. Je voulais faire un gros film. Et je l’ai fait! Mais l’influence de Sony s’est ensuite ressentie au montage. La première version était beaucoup plus créative, dommage que le directeur du studio y ait mis sa griffe. Franchement pas pour le meilleur… Les Etats-Unis et l’Europe ont une vision totalement opposée du cinéma. En Europe, le public pourra vous reprocher de ne pas l’avoir assez surpris. Aux Etats-Unis, une majorité râle si vous lui servez une once d’imprévu. Cela dit, Le frelon vert a été un succès et il m’a permis de bien vivre depuis…

Quel est votre rapport à l’argent?
Ni trop proche ni trop lointain! Je sais fabriquer des choses, mais je suis souvent incapable de dire combien elles vont coûter. Un réalisateur doit rester utopique, en se cachant la réalité des chiffres. Sinon, il ne fait rien! Au niveau personnel, l’argent n’est jamais décisif dans le choix d’un projet. Mais quand je m’engage, je connais le sens de ma valeur. Qui peut paraître absurde vis-à-vis d’autres métiers. J’ai bien conscience d’être un sale privilégié!

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Article complet dans le Moustique du 24 avril.

L’écume des jours – Bande-annonce

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