Michel Berger: Les dessous du piano

Vingt ans que le génial compositeur s'est fait la malle. Retour sur quelques-uns de ses secrets bien gardés, alors que la France pleure encore.

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Il y a 20 ans, le 2 août 1992, Michel Berger s’éteignait à l’hôpital de Saint-Tropez, le cœur érodé par le surmenage et l’anxiété. Tombant pile-poil en phase avec les hommages, le toujours étonnant Yves Bigot, actuel directeur des programmes de RTL mais amoureux toujours transi de la scène musicale française, publie Quelque chose en nous de Michel Berger. Un recueil de nombreux témoignages, retraçant le parcours d’un artiste bien moins léger que son répertoire ne le laisse supposer.

"Je suis fan de Todd Rundgren, de Prince, de Michel Berger" y raconte ainsi Xavier de Rosnay, moitié de Justice. Un auteur plus habitué aux guitares saturées et aux beats qui bastonnent. Et pourtant, la filiation est plus évidente qu’elle n’y paraît. Emblématiques des années quatre-vingt, le son distinctif et l’aisance mélodique du compositeur, chanteur et producteur français auront imprégné les oreilles de sa propre génération autant que celles des suivantes. Message personnel, Quelque chose en nous de Tennessee, Diego, La groupie du pianiste, La déclaration, Ella, elle l’a, à peu près n’importe quel extrait de Starmania… La liste des tubes signés par Michel Berger est interminable et chacun pourra y pointer son favori, plaisir coupable ou assumé. Écharpées par les staracadémiciens ou interprétées avec finesse par des voix sur mesure, ses chansons demeurent encore aujourd’hui des incontournables de la variété hexagonale.

La variété: une tranche musicale plutôt inconfortable pour un homme vénérant Gershwin, Ray Charles ou Jimi Hendrix – à qui il consacra d’ailleurs sa maîtrise de philosophie – et qui aspirait à inséminer un peu de moiteur rhythm’n’blues dans une pop française relativement sage. Difficile également d’endosser une attitude de petite frappe rock’n’rolleuse lorsqu’on est issu d’un milieu bourgeois (Papa est un éminent professeur de médecine, Maman, concertiste classique) où l’on vous a davantage enseigné le maniement de la fourchette à homard que celle du couteau à cran d’arrêt. À cette frustration latente se grefferont de nombreux coups du sort (l’abandon par son père, les décès de son frère Bernard et de ses amis Daniel Balavoine et Coluche ou encore la maladie de sa fille, Pauline), mais aussi des rencontres fortes, parfois improbables, qui façonneront son travail jusqu’à la dernière note. Fondateurs ou anecdotiques, certains épisodes de sa vie s’avèrent pourtant méconnus.

L’album oublié

En 1971, Michel Berger officie en tant que directeur artistique chez Pathé Marconi depuis trois ans déjà. Il y réalise des chansonnettes pour toutes les audiences, remportant même quelques succès notables. Mais le garçon, 24 ans à peine, place son ambition bien au-delà. Il casse sa tirelire et se lance dans une grande œuvre associant jazz, rock et musique classique: Puzzle, concerto pour piano, groupe pop et orchestre symphonique. Si le mélange de genres n’est pas en soit une nouveauté (Deep Purple s’est déjà servi sur… Concerto For Group and Orchestra en 1969 et Gainsbourg ne rôdait pas loin avec Initials B.B.), Berger en fait une mission d’utilité publique et n’hésite pas à en faire des tonnes. Malheureusement, l’objet ne convainc pas les esprits frileux et se vautre royalement, engloutissant par la même occasion les économies de son initiateur.

La guerre des blondes

Michel Berger a beau lui avoir offert sur un plateau ses deux premiers albums, Amoureuse et De l’autre côté de mon rêve, Véronique Sanson le quitte sans même un Post-it sur le frigo après deux années de relation fusionnelle. Partie rejoindre Stephen Stills (de Crosby, Stills, Nash & Young) aux Etats-Unis, elle lui inspire les morceaux de Cœur brisé sur lequel il tente d’éponger sa peine. Lorsque France Gall s’installe à ses côtés deux ans plus tard, l’équilibre amoureux semble enfin retrouvé. Cela n’empêchera pas de soupçonner cette vilaine cicatrice d’alimenter encore et toujours une partie de ses textes (Seras-tu là?). Par la suite, les deux muses s’attribueront à tour de rôle les états d’âme de l’homme qu’elles aiment (ou ont aimé), distillant les déclarations venimeuses jusqu’à ce que la querelle s’apaise tristement autour de sa tombe.

Le rêve américain

En 1982, le tempérament conquérant de Michel Berger l’emmène naturellement à vouloir exporter son french savoir-faire de l’autre côté de l’Atlantique. Persuadé que ses talents pourraient y trouver une résonance – ses précédentes collaborations avec Elton John et autres musiciens de même calibre pouvant le réconforter -, il débarque à Los Angeles avec Dreams In Stone sous le bras, un concept-album réunissant le gratin américain des interprètes, paroliers et musiciens de l’époque (dont la plupart des membres du groupe Toto). De cet échange intercontinental ne survivront réellement que les titres Apple Pie chanté par le grand Bill Withers et Innocent Eyes par Rosanne Cash (fille de), l’ensemble n’ayant pas été encouragé par la maison de disque qui le considère "incohérent" et compliqué à appréhender (comprenez "à vendre"). Plus tard, c’est une Diana Ross emballée par l’écoute de Starmania qui contactera Michel Berger pour qu’il s’occupe d’elle. Nouvelle déception: cette tâche sera finalement confiée aux Bee Gees qui exhibent un C.V. bien plus bankable.

La femme de l'ombre

"Je m’appelle Béatrice Grimm. J’en veux beaucoup à France de ne pas avoir accepté que je vienne à l’enterrement de Michel. Mais j’ai un autre problème. Que fais-je des affaires de Michel?" Des dires de Bernard Saint-Paul, producteur chez EMI, Béatrice Grimm serait donc la dernière femme à avoir partagé l’intimité de Berger. Ignorée par la famille de ce dernier, elle était pourtant celle qu’il s’apprêtait à rejoindre à Santa Monica, clôturant par la même occasion son histoire avec France Gall. Dans le même temps, il aurait commencé à concevoir pour cet ancien mannequin d’origine allemande un album à la tonalité plus rock qui ne verra donc jamais le jour.

Quelque chose en nous de Michel Berger, Yves Bigot,
Don Quichotte Ed., 320 p.

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