Melancholia: « Le bonheur d’être triste »

Une polémique en or et un prix d'interprétation féminine pour Kirsten Dunst, le nouveau Lars Von Trier est un film à voir!

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N'ayons pas peur des mots, Lars Von Trier est un génie. Un cinéaste hors pair qui déclarait en début de carrière (Element of Crime, 1984): "J’espère que le film sera perçu comme immoral. Je ne tiens pas à contenter les gens, je veux qu’ils prennent position." Un parti pris que le réalisateur danois ne quitta jamais. Nous plongeant au cœur de l'horreur dans le saisissant Breaking the Waves ou nous mettant face à nos contradictions dans Les Idiots, Dancer In The Dark, Antichrist ou Dogville (avec Nicole Kidman) qui figurait dans la liste des films préférés du tueur norvégien Anders Behring Breivik sur sa page Facebook.

Mais Von Trier est aussi un génial communicant. Durant le dernier Festival de Cannes, pourtant pollué par l'affaire DSK, il parvient à créer l'événement. En pleine conférence de presse, quand un journaliste lui demande de commenter sa passion pour l'esthétique nazie, il répond: "J'aurais voulu être Juif. J'ai cru d'ailleurs que je l'étais avant de découvrir que mon père était Allemand. Que puis-je dire? Je comprends Hitler même si je pense qu'il a fait beaucoup de mal. Je crois que je comprends l'homme. Mais je ne suis pas contre les Juifs. Encore que les Israéliens font vraiment chier." Nazi, Von Trier ne l'est pas. C'est un provocateur. À cinquante-cinq ans, il vient de se faire tatouer les quatre lettres du mot "Fuck" sur les doigts.

Enfin, Lars Von Trier est un artiste qui sait encore offrir de grands rôles aux femmes. Son palmarès parle pour lui. Par trois fois, ses actrices sont reparties du Festival de Cannes avec le prix d'interprétation féminine: Björk en 2000 pour Dancer In The Dark, Charlotte Gainsbourg en 2009 pour Antichrist et Kirsten Dunst cette année pour son rôle de petite sœur dépressive "qui rêve de naufrages et de mort soudaine" dans Melancholia. "Je vis une semaine incroyable, nous confiait-elle à Cannes, au lendemain des frasques du réalisateur. Je suis ici pour présenter un film dont je suis immensément fière. Et en même temps, je suis troublée par les propos qu'a tenus Lars. Ce qu'il a dit était totalement inapproprié. Mais s'il me demande demain de retravailler avec lui, je dirai oui sans hésiter. Sous ses dehors de vieil ours, c'est un homme infiniment vulnérable." Tellement d'ailleurs que Melancholia est né d'une dépression qui le submergea, il y a quelques années.

Un esthétisme éblouissant

Melancholia est, sans aucun doute, le film le plus accessible de Von Trier à ce jour. Un mariage, deux sœurs que tout oppose. Claire est solaire (Charlotte Gainsbourg), Justine est lunaire et dépressive (Kirsten Dunst). Ensemble, elles vont attendre la fin du monde. Car une énorme planète baptisée Melancholia fonce vers la Terre, promettant la destruction totale de l'humanité (voir critique ci-contre). "Melancholia montre comment ces deux sœurs vont différemment appréhender la fin du monde. Claire est terrorisée, alors que mon personnage accueille la nouvelle avec sérénité. Elle n'a déjà plus peur. C'est pour cette raison qu'elle entre en relation quasi mystique avec cette planète." Ce qui nous vaut une scène d'une beauté éblouissante où Kirsten Dunst, nue, s'offre presque au ciel.

Outre un casting impeccable, une histoire habilement construite et un sens acéré du cinéma et de la photo, Melancholia touche, car il évoque l'un des plus beaux sentiments accessibles à l'être humain: la mélancolie. L'état artistique par excellence qui poussa Edgar Allan Poe à écrire: "La mélancolie est le plus légitime de tous les tons poétiques." C'est, en effet, la mélancolie qui accoucha des plus belles œuvres de l'histoire, bouleversant les artistes à travers les siècles. Pour Gérard de Nerval, elle était "une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont". Pour Léo Ferré, "un désespoir qui n'a pas les moyens". Pour Victor Hugo, "le bonheur d'être triste".

Pour Kirsten Dunst, qui signe ici l'une de ses plus belles prestations, la mélancolie "est un état habituel dans lequel je me réfugie souvent. Avec l'impression que cela me protège, comme un cocon". À douze ans, elle interprétait la gamine d'Entretien avec un vampire aux côtés de Brad Pitt et Tom Cruise. Avant de briller chez Sofia Coppola (Virgin Suicides et Marie-Antoinette) et de devenir la petite amie de Spider-Man. "Toute ma vie, je n'ai pensé qu'à une chose. Comment passer de l'enfant star à l'actrice. Je crois aujourd'hui enfin être sur la bonne voie." Elle sera prochainement à l'affiche de Sur la route de Walter Salles adapté du roman de Jack Kerouac. Le chemin, désormais, semble tout tracé.

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