Me Martins: « Ce qui m’a le plus choqué, ce sont les parents »

Olivier Martins, quadragénaire, a été l’avocat d’Abdallah reconnu coupable d'avoir enlevé, violé et tué les petites Stacy Lemmens et Nathalie Mahy à en juin 2006.

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Multirécidiviste, Abdallah Ait Oud, qui fut auparavant condamné huit fois pour des affaires de stupéfiants et des attentats à la pudeur, a lui-même reconnu avoir commis par le passé des viols sur l’une de ses sœurs qui était encore à la maternelle, sur sa nièce, ainsi que sur une adolescente de 14 ans. "Moi, si on faisait du mal à mes enfants, je ferais tout pour tuer l’auteur des faits, reconnaît Maître Martins. Mais c’est pour cela qu’il y a une société: on n’est pas là pour se faire justice soi-même."

Vous êtes Français, mais vous travaillez à Bruxelles et la Belgique a joué un rôle indirect dans votre carrière.
Olivier Martins – Oui. Lorsque j’étais plus jeune, j'allais suivre les procès de cour d’assises à Montpellier ou à Toulouse. Un jour, j’ai eu la chance d’entendre la plaidoirie d’Alain Furbury, un grand pénaliste qui défendait Christian van Geloven, un Belge jugé pour avoir enlevé, violé, torturé et tué 2 gamines de 10 ans de Perpignan, Ingrid et Muriel. Un dossier très dur, un des premiers dossiers qui conscientisa le grand public au problème de la pédophilie. Je me demandais ce que l’on pouvait dire en faveur de ce van Geloven qui avait reconnu avoir commis des faits horribles. Et là j’ai entendu pendant une heure et demie une plaidoirie qui remettait en cause les fondements de notre société. Cet avocat qui n’avait rien en main, si ce n’est la volonté de croire encore en l'humain dans l'inhumain – j’en ai encore des frissons lorsque j’y pense – a été une révélation. Je me suis dit: c’est ce métier que je veux faire.

Vous pourriez défendre n’importe qui?
Oui. Je pars du principe que tout le monde a le droit d’être défendu.

Dans le cas de l’assassin de Stacy et Nathalie, qu’avez-vous appris?
Dans le cas d’ Abdallah Ait Oud, j’ai appris d’abord ce que c’était d'avoir le profil idéal, la gueule de l’emploi. J’ai également appris ce qu’était une justice remplie de certitudes, c’est le début de l’erreur judiciaire. Abdallah Ait Oud était "coupable" et certaines zones d’ombre n’ont pas été correctement explorées. Je ne dis pas qu’il était innocent, parce que je n’en sais strictement rien, mais je dis que cet homme n’a pas bénéficié correctement des droits de la défense durant l’instruction.

Dort-on bien avec l’idée de mettre son talent au service d’un homme qui a commis des monstruosités?
Non, on ne dort pas bien. Mais dans des affaires plus "légères", je passe aussi de mauvaises nuits parce que je suis un gagneur. Quand je prends une affaire, je vais au combat pour gagner. Avec Ait Oud, la partie était difficile. J’ai donc passé beaucoup de très mauvaises nuits.

Avez-vous rêvé de Stacy et Nathalie?
(Silence.) On le prend comme on veut. Moi, ce que j’ai trouvé hallucinant dans ce dossier, ce qui m’a le plus choqué, ce sont les parents. Parce que laisser ses enfants partir en pleine nuit, sans savoir où ils vont, et puis, plusieurs heures plus tard, téléphoner dans un tel état d’ivresse aux services d'urgence qu'ils ont cru à une blague… Là, les parents peuvent mal dormir parce que je crois qu’il y a une grosse responsabilité de leur part. Enorme. Evidemment, si c’est Ait Oud qui a fait ça, c’est inadmissible. Mais la différence avec lui, c’est que dans sa tête, il n’y a pas grand-chose qui se passe. Il aurait pu être interné. On l’a jugé responsable parce qu’à Liège, on voulait absolument une cour d’assises. Lui, il avait plus de circonstances atténuantes que les parents.

Mais Ait Oud a été reconnu coupable…
Oui, d’après la cour, il a violé et tué. Mais si à la base les parents remplissent leur mission de parents, il n’y a pas d’affaire Ait Oud. S’endormir pour se réveiller deux heures ou trois heures plus tard sur une banquette de café dans un état indescriptible et se rappeler qu’on a des enfants…

Le diable existe-t-il?
Moi, je ne crois pas au paradis ou à l’enfer. Maintenant, il y a des gens vraiment mauvais. Mais il y a toujours des raisons pour lesquelles ils le sont: ce qu’ils ont vécu avant.

Abdallah Ait Oud n’était donc pas le diable?
Non, certainement pas. C’est quelqu’un qui a beaucoup souffert dans sa jeunesse et il avait déjà été condamné pour des faits similaires. Le suivi dont il aurait dû bénéficier à la suite de ces faits a été totalement défaillant. Ait Oud était devenu une bombe à retardement.

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