Maxime Le Forestier: « Je donne une image de sage, mais je ne le suis pas »

Grand frère de toute une génération à qui il a enseigné l'éducation sentimentale, le chanteur "à la guitare" ne serait pourtant pas un cadeau. C'est lui-même qui le dit sur un magnifique album.

852325

[…]

Avoir l’expérience qui est la vôtre, ça aide à enregistrer un nouvel album ou c’est un frein?
Chaque album est plus difficile à écrire que le précédent. L’expérience me rend forcément plus exigeant. Ce n’est pas tellement la peur de traiter les mêmes thèmes qui me freine, mais bien la façon dont je les aborde. Je ne veux pas me répéter dans les mots, les formulations. C’est Charles Aznavour qui avait dit à Jean-Louis Aubert: "Il arrive un moment dans ta vie où ton passé est plus grand que toi, il faut arriver à oublier ça". Personnellement, c’est ce que j’essaie de faire depuis une bonne vingtaine d’années. Mes albums sont plus espacés dans le temps, je suis attendu et il y a donc forcément la hantise de décevoir.

Sur ce nouvel album, vous abordez le thème de la postérité en musique au travers du titre Le p’tit air. Quelles chansons vous survivront?
Je ne mettrais même pas ça au pluriel. Si une seule de mes chansons peut rentrer dans la postérité, je serais déjà très heureux. Les mélodies qui restent sont celles dont on a oublié qui les a écrites. Le temps des cerises,par exemple…

En 2012, vous avez fêté vos quarante ans de carrière. Quel hommage vous a le plus touché?
J’ai été particulièrement touché que mon label Polydor se souvienne que j’avais sorti mon premier disque voici quarante ans et décide non seulement de le rééditer, mais de proposer à une nouvelle génération de chanteurs de l’interpréter (le CD "La maison bleue" sur lequel on trouvait notamment Adamo, Calogero, Ayo ou La Grande Sophie, – NDLR). Ils ont rassemblé onze artistes différents pour chanter Mon frère, San Francisco ou Education sentimentale et le résultat est parfaitement cohérent. Ça signifie que la ligne éditoriale qui était alors la mienne en 1972 tient toujours la route aujourd’hui.

Vous avez toujours gardé la même éthique?
Ethique est un grand mot mais il est vrai que certaines règles se sont imposées d’elles-mêmes. Je déteste perdre mon temps quand j’enregistre. En studio, je ne travaille que sur des chansons que je peux interpréter debout, seul à la guitare. J’évite aussi de mettre des noms propres pour ne pas coller aux époques. Foule sentimentale de Souchon est un classique intemporel mais quand Alain chante "On nous Claudia Schiffer, on nous Paul-Loup Sulitzer", ça signifie surtout quelque chose pour ceux qui ont connu les années 90. J’essaie aussi de toujours me rappeler ce que disait Raymond Devos: "Faire rire aux dépens des autres, c’est obscène". Je n’aime pas utiliser les gens dans mes chansons.

Faites-vous de la musique pour les mêmes raisons qu’il y a quarante ans?
Oui. J’ai toujours écrit pour avoir quelque chose à chanter, pas parce que j’avais quelque chose à dire. Je n’ai de l’inspiration que lorsqu’on vient me chercher pour faire de la scène. Je n’éprouve pas comme d’autres ce plaisir à noircir des pages. Ecrire doit me servir à quelque chose et pour moi, la finalité d’une chanson, c’est de l’interpréter devant un public.

S’il n’y a que la scène qui vous motive, pourquoi encore enregistrer des albums?
Parce que notre métier est devenu de la haute couture. Les créateurs de mode dépensent des fortunes pour présenter en défilé des mannequins d’1 m 80 qui portent des vêtements que les gens n’achèteront jamais. Mais en faisant ça, ils perpétuent la marque et vendent leur parfum. Moi, mon nouvel album, c’est un défilé de chansons qui rappellent aux gens que j’existe et leur donnent peut-être envie de venir me voir en concert.

Au début des années 80, vous avez connu une traversée du désert. Vous avez cru que c’était fini?
Sur le moment même, je n’ai pas voulu m’en rendre compte et j’ai continué comme si de rien n’était. Ce n’est qu’avec le recul que j’ai pu analyser. Plusieurs raisons expliquent ce passage à vide. Quand on a eu un gros succès chez les jeunes, comme je l’ai connu en 1973 avec mon premier disque (l’album "Maxime Le Forestier" avec les chansons San Fransisco, Mon frère et Le parachutiste), il y a toujours un contrecoup. Ceux qui vous ont aimé deviennent plus âgés, se marient, font des gosses et ont moins d’opportunités de suivre ce que vous faites. Et les "nouveaux" jeunes, ils sont prêts à écouter n’importe quel chanteur sauf celui que leurs parents adulaient. Mais j’ai aussi ma part de ma responsabilité. J’avais tellement été apprécié par le public que je voulais tester inconsciemment leur fidélité en écrivant des chansons difficiles à comprendre et en allant dans des directions musicales opposées à celles qu’ils attendaient de moi. Commercialement, ce fut un échec, mais artistiquement, c’est ma période la plus créative.

[…]

Etes-vous conscient de rester pour une majorité de votre public "ce frère qu’ils n’ont jamais eu" comme vous le chantiez si justement dans Mon frère?
Je suis toujours gêné lorsqu’on s’adresse à moi de cette manière, tout simplement parce que je n’ai pas le sentiment d’être quelqu’un d’assez sage pour être le grand frère d’une génération. Je donne une image de sage mais je ne le suis pas.

Plusieurs générations d’écoliers ont appris Mon frère et Education sentimentale au cours de poésie.
Je sais, je me dis qu’il y a même peut-être des mômes qui ont été punis à cause de moi! C’est émouvant qu’on utilise mes chansons pour communiquer du savoir à des jeunes, moi c’était avec Baudelaire ou Victor Hugo…

Il y a beaucoup de jeunes à vos concerts?
Il y en a, mais quand je parle avec eux, je me rends compte que ce ne sont pas tellement mes chansons qui les attirent mais bien la guitare. En fait, tous les jeunes qui viennent à mes concerts doivent être des apprentis guitaristes. Voilà ce qui nous lie, ils ont usé leurs doigts sur les accords de mes chansons comme moi je l’avais fait en apprenant le répertoire de Brassens.

Quelle est la maxime de Maxime?
"Ce n’est pas grave!" C’est mon ami Philippe Lafontaine qui m’a fait remarquer que ça devait être la devise de la famille Le Forestier. Mon frère, mes deux fils et moi-même répétons toujours cette phrase.

Interview complète dans le Moustique de ce 30 avril.

Le 3/10 au Forum de Liège, le 4/10 au Cirque Royal.

Sur le même sujet
Plus d'actualité