Matchs truqués: tous des amateurs

Le procès des paris truqués du foot est de tous les médias. Dix ans après les faits, l’ombre du Chinois Zheyun Yé plane toujours, rappelant aux dirigeants des clubs à quel point ils étaient et restent fragiles.

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A propos de ce "Chinois" qui sème le vent, on ne sait pas grand-chose. Ni comment il est arrivé, ni pourquoi il a pu repartir vers cet Orient extrêmement attiré par les paris sur de modestes rencontres de football. Même "son" procès, celui des matchs truqués, laissera un goût de trop peu. Et pour cause: les audiences devant la 49e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles ont débuté lundi de la semaine dernière sans le prévenu Zheyun Yé, ce quadra au sourire d’ange à l’origine d’une tempête obligeant des dirigeants de clubs imprudents, de sulfureux managers et d’anciens joueurs de renom à se justifier face à des accusations de tromperies un peu honteuses. Les uns auraient plongé à côté du ballon. Les autres auraient demandé à leurs joueurs de laisser vaincre l’adversaire. Le résultat? Faussé!

Entre le 28 novembre 2004 et le 29 octobre 2005, au moins 18 rencontres de Division 1 ou 2 auraient ainsi été arrangées. Les scores étant ceux qu’avaient anticipés d’astucieux parieurs massés dans des bureaux surchauffés de Chine ou d’ailleurs, incapables de prononcer le nom de Geel, du Lierse ou de La Louvière.

La Belgique le laisse filer

Il s’est évanoui dans la nature, ce mystérieux Zheyun Yé. Le 31 octobre 2005, au surlendemain d’un Saint-Trond/La Louvière probablement convenu sur la marque de 1 à 3, les policiers belges avaient pourtant mis le grappin sur l’homme d’affaires. Ils avaient coincé le Chinois dans ses confortables quartiers de l’hôtel Hilton, à Bruxelles. Alertés par la plainte d’une mère affirmant que sa fille mineure avait été sexuellement agressée, les policiers avaient réagi de manière expresse quelques heures après avoir enregistré la déposition de ces plaignantes auprès desquelles Zheyun Yé s’était épanché sur ses "exploits" sportifs. Au moment d’être intercepté, l’homme d’affaires était en possession d’une importante somme d’argent liquide destinée à acheter des rencontres. En quelques jours, l’affaire des paris truqués allait s’étoffer dans les médias et les milieux judiciaires. Laissé en liberté, le Chinois Yé s’était alors empressé de débarrasser le plancher. Plus personne ne retrouvant ensuite sa trace…

Ou plutôt si. Un journaliste sportif de la VRT, Eric Dupain, vient de faire la leçon à la police et à la justice belges. Dupain dit avoir localisé l’ennemi public n°1 de la planète foot dans les limbes d’une ville industrielle du nord de la Chine. Zheyun Yé serait le vice-président de la Chambre de commerce d’Anshan, ville préfecture de la province de Liaoning, comptant 3,5 millions d’habitants. La VRT a diffusé les photos restant à authentifier d’un homme qui mènerait la belle vie. On le pensait liquidé par la mafia chinoise dont il serait un maillon. "Eh bien non, soutient Dupain, il suffirait que la Belgique envoie une commission rogatoire pour s’en convaincre." On peut toujours rêver. C’est bien trop tard. Au début de l’été – pas avant – le procès "Zheyun Yé" s’achèvera sans son principal acteur. Même jugé par contumace (en son absence, donc), il est peu probable que le gouvernement belge sollicite l’extradition du businessman reconverti. Que la Chine se ferait un plaisir de refuser.

Un revolver sur la tempe

C’est une des leçons de cette saga étonnante: nos frontières manquent décidément d’étanchéité face à ce type de mafias. Notre football professionnel semblant sous la coupe de… "véritables amateurs", comme s’en est offusqué lors des premières audiences le juge Yves Régimont, chargé de présider les débats. Le reflet d’une autre époque? Tous les spécialistes conviennent que notre sport roi, dopé par les succès de nos Diables expatriés, reste fragilisé par la coexistence de clubs relativement costauds et de formations qui peinent à joindre les deux bouts. Comme on l’a vu à Charleroi, à Mouscron ou à La Louvière, ce dernier au cœur du procès et survivant tant bien que mal à la faillite de 2009, la confusion des genres entre le foot et les affaires, l’absence d’éthique et le sentiment de vivre au-dessus des règles ont renforcé la sinistrose financière et offert un terreau propice à des mafieux de la trempe de ce Zheyun Yé.

Sur ce point, le nord du pays partage les mêmes difficultés que le sud ou le centre. Avant de faire des dégâts à La Louvière, c’est ainsi à Geel puis à Lierre que le Chinois aux valises bien remplies s’est posé il y a dix ans. Au Lierse, aujourd’hui entre les mains d’un homme d’affaires égyptien, il est établi que le Chinois et ses complices l’ont jouée subtilement. Se présentant comme un géant de la mode, le petit Asiatique a commencé par renflouer les caisses et sauver le club d’une culbute en deuxième division, en 2004, avant de transformer l’opération séduction en commando armé. Personne ne pourra le contester, mais des joueurs ou des coachs affirment avoir été menacés de marcher dans les combines ou de crever, au propre comme au figuré. Sincères émois? Simples stratégies de défense pour charger le prévenu n°1, absent au tribunal? Ancien gardien de but du Standard et de l’équipe nationale, accusé d’avoir entraîné La Louvière sur la voie de la triche, Gilbert Bodart a confirmé face au juge Régimont ce qu’il avait affirmé aux enquêteurs. Le fameux Chinois l’aurait menacé de mort, lui et sa famille, s’il refusait de manipuler le résultat des Louviérois qu’il coachait. S’il s’était déplacé au Palais de Justice de Bruxelles, l’ex-entraîneur du Lierse Paul Put aurait parlé lui aussi du revolver que Zheyun Yé aurait posé sur sa tempe. On l’aura compris, il n’y aura pas de version contradictoire de ces faits, répétés, il est vrai.

Trop tard pour les sanctions?

A l’inverse, d’autres prévenus cherchent à minimiser l’action du mystérieux Chinois. Sans rire, l’ex-agent de joueurs Pietro Allatta a affirmé au tribunal que ses intensifs coups de fil avec Zheyun Yé n’avaient rien à voir avec le ballon rond. "Il se présentait comme un exportateur de vêtements en cuir, et moi, je rêvais d’ouvrir une boutique sur l’île Maurice…" L’acte d’accusation considère toutefois qu’Allatta était l’entremetteur de footballeurs fourgués par l’omniprésent manager au Chinois. Comme d’autres, Pietro Allatta devrait se féliciter du chrono qui tourne et du redoutable "dépassement du délai raisonnable" sanctionnant souvent les lenteurs de la justice dès qu’il s’agit de criminalité organisée. Les avocats de la défense n’en font guère de mystère. Ils plaideront ces dix ans qui séparent les faits du verdict. A entendre les premiers échanges, ils chercheront à banaliser les pratiques de fraude, de blanchiment ou de faux en écriture qui colorent ce procès de l’année. "J’entends vos réponses, s’est déjà exclamé le président de tribunal Yves Régimont face aux dirigeants de clubs qu’il a à juger en plus des matchs truqués. Tout cela n’est pas si grave parce que c’est comme ça dans le football. Un monde parallèle où rien n’a d’importance." Une première sentence exprimée au présent.

 

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