Marc Lavoine: « Je n’ai pas encore le syndrome de l’homme pressé »

À 50 ans, le chanteur publie "Je descends du singe", nouvel album qui lui ressemble. Romantique, artisanal, métaphysique et toujours élégant.

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Marc Lavoine grille une clope dans les toilettes d'une chambre non-fumeurs d'un hôtel du XVIe arrondissement, à un jet de la Seine. Il appelle le room service pour commander un expresso "le plus petit et le plus serré possible". Nous sommes le 10 septembre et il est 10 h du mat'. Sa journée a commencé trois heures plus tôt. "J'ai déposé mon fils à l'école. J'ai eu ensuite un briefing avec ma maison de disques. Mon album sort aujourd'hui dans les bacs et je voulais m'assurer que tout était en ordre. J'ai de la promo dans cette chambre toute la matinée et encore quelques détails à régler pour organiser mon planning des prochaines semaines, mais je suis parfaitement serein. Pas vous?"

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Comme vous l'aviez fait pour "Volume 10", vous êtes parti enregistrer votre nouvel album à Los Angeles. Les Etats-Unis pour vous, c'est une fuite ou une quête?
Marc Lavoine – Il y a un peu des deux. En restant à Paris, on est confronté aux gens du métier, à une certaine idée de la culture française avec ses codes et ses formules. Je souhaitais m'éloigner de tout cet environnement, mais je savais aussi où j'allais. Mon expérience américaine avec "Volume 10" s'est parfaitement bien déroulée. Quand je travaille là-bas, je sais qu'il ne s'agit pas uniquement de faire des chansons et de les rassembler sur un disque. Le rapport à la musique est différent aux Etats-Unis. Il y a encore du respect et du partage. Le studio se transforme en atelier et tout le monde vit pleinement ce qu'il est en train de faire.

Le succès de "Volume 10" s'est construit sur la durée et non sur le buzz. C'est devenu rare aujourd'hui dans l'industrie du disque.
Je ne fais pas un album pour imposer ma manière de travailler aux autres ou prendre ma revanche sur l'industrie du disque. J'essaie humblement de raconter une histoire. Et il se trouve qu'avec "Volume 10", le public a adhéré à cette histoire. J'ai beaucoup de respect pour le public. Les gens ne sont pas cons. Ils n'avalent pas n'importe quoi. On peut les berner une ou deux fois avec des buzz ou des coups marketing, mais ils ne sont pas dupes. Le marketing, c'est une étape dans une stratégie commerciale, mais ça s'arrête là. Le problème aujourd’hui, c'est que trop souvent le marketing ne repose sur rien. On sort des disques avec des bonus, des making of, des applications. On est dans un strip-tease permanent et en plus, tout doit aller très vite au niveau des résultats. Ça m'énerve car on oublie l'essentiel: l'histoire qu'on veut raconter.

"Volume 10" et "Je descends du singe" sont les albums les plus cohérents de votre discographie. Vous avez enfin trouvé le bon dosage?
Sur mes deux derniers disques, j'ai réussi à créer un bon équilibre entre les chansons. Le niveau général d'exigence est plus élevé. Il y a eu des bons morceaux dans le passé, mais les albums n'étaient peut-être pas toujours à la hauteur. C'est con à dire, mais c'est aussi l'expérience qui m'a permis d'en arriver là. Je ne crois pas que je referais aujourd'hui Les yeux revolver de la même manière qu'il y a vingt-cinq ans. Et pourtant, c'est ma chanson la plus connue.

Le communiqué de presse qui accompagne "Je descends du singe" parle de mise à nu. D'accord ou pas d'accord?
Se mettre à nu, ce n'est pas vraiment ça le plus important. Tout le monde est capable de faire une chanson sur sa mère disparue ou d'évoquer une rupture sentimentale. Là où ça devient intéressant, c'est lorsqu'on essaie d'écrire une chanson dans laquelle tout le monde peut se retrouver. Je recherche toujours le plus grand dénominateur commun: c'est une preuve d'humilité mais sans doute aussi d'intelligence. Je ne dis pas que j'y parviens toujours, mais j'y travaille.

Vous avez 50 ans, un âge où beaucoup d'artistes voient tourner la montre et foncent parfois tête baissée dans des projets de peur de ne pas pouvoir les achever.
Je ne suis pas atteint par le syndrome de l'homme pressé, mais j'ai plus que jamais la passion. Je suis aussi très bien organisé dans mon travail. Je ne fais pas un album ou un film pour enrichir mon C.V. Au contraire, je suis très serein avec ça. À cinquante ans, je peux me permettre de dire non plus facilement ou d'imposer les choses à ma manière. Je devais sortir un livre qui mélange photos Polaroïd et philosophie de comptoir, mais j'ai préféré décaler le projet car je ne me sentais pas encore prêt.

Dans la chanson J'ai vu la lumière, vous déclinez toutes les phases de l'amour. Comment un homme réputé pour la stabilité de son couple peut-il si bien exprimer les tourments d'une relation sentimentale?
Je vis depuis dix-huit ans avec la même femme, mais avant ça j'ai aussi connu les échecs et le divorce. Une relation amoureuse, je sais ce que c'est et il ne faut pas édulcorer la situation en disant que c'est toujours merveilleux. C'est du tourment, de l'angoisse, de la remise en question et surtout un combat de tous les jours. Et ça ne vaut pas seulement lorsque vous êtes en couple. Combien de frères et sœurs ne se parlent plus? Combien d'enfants claquent un jour la porte en disant à leurs parents: "c'est fini, je ne vous verrai plus jamais". Moi, ça me touche énormément de voir des couples qui sont toujours ensemble et des familles unies, parce que j'ai été élevé dans cet environnement.

Est-ce qu'il y a un artiste issu de la nouvelle génération qui vous fait penser au Marc Lavoine débutant?
J'ai une affection particulière pour Orelsan. Je suis admiratif de son travail et j'aime aussi son visage. Il est dans le mouvement, mais aussi dans la continuité d'une famille de chanteurs dans laquelle je place aussi Miossec ou Etienne Daho. Chez Orelsan, il y a de la recherche dans le son, dans le mot. Il essaie d'écrire des chansons intemporelles et j'aime ça.

Vous évoquez l'intemporalité des chansons. Dans votre répertoire, il y a des morceaux que vous n'osez plus interpréter parce qu'ils sont dépassés?
Oui, bien sûr. La première qui me vient à l'esprit, c'est Bascule avec moi. Je risquerais la prison si je la reprenais sur scène aujourd'hui (rire). Non, plus sérieusement, la société a changé et j'ai changé aussi. Je vois encore le clip où je suis en train de mater une petite culotte de jeune femme en chantant "Tu n'oses pas te laisser faire, tu l'as jamais fait". Bascule avec moi n'est pas une grande chanson, c'est une photographie instantanée d'un moment, il y a presque vingt-cinq ans.

Sur "Volume 10", vous chantiez Je n'ai plus peur de rien. C'est vrai?
Non. Plus que la mort, c'est l'absence de vie qui me fait peur, de ne plus voir les gens que j'aime, à commencer par ma femme et mes enfants. Et c'est justement parce que j'ai une telle passion pour la vie que j'essaie de ne pas penser à la mort. Jean-Louis Trintignant a cité cette phrase magnifique de Prévert lorsqu'il est allé chercher la palme d'or au dernier festival de Cannes: "Et si on essayait d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple?" Moi, je veux donner le bon exemple.

H Luc Lorfèvre

Le 27/3 à Forest National.

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