Ma boss est une garce

Au boulot, les femmes se comportent-elles différemment entre elles? Sûr. Et elles se révèlent souvent de vraies peaux de vache. Sauf qu'il paraît que ce n'est pas de leur faute...

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L'expert

Annik Houel est professeur de psychologie sociale à l’Université Lyon-II et auteur de l'ouvrage Rivalités féminines au travail: l’influence de la relation mère-fille, Ed. Odile Jacob, 176 p.

Pourquoi les femmes obéissent-elles plus facilement à un supérieur hiérarchique quand il porte une cravate plutôt que des hauts talons? C’est la question que s’est posée Annik Houel, auteur de l'ouvrage Rivalités féminines au travail: l’influence de la relation mère-fille, qui vient de paraître. On y découvre pourquoi les femmes qui occupent des postes à responsabilité doivent souvent choisir entre le costume de maman poule ou celui de boss viril et autoritaire, voire de harceleuse. Et pourquoi celles qui assument leur féminité sont autant détestées des hommes que des femmes…

Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux rivalités féminines au travail?

Annik Houel – J’étais intriguée par les expériences vécues par mes étudiantes en psychologie du travail lorsqu’elles effectuaient leurs stages en entreprise. Souvent, elles se trouvaient confrontées à des situations très passionnelles avec les femmes qui occupaient le poste de directrice des ressources humaines. D’un côté, elles avaient une relation très intime puisque ces dernières leur faisaient des confidences très personnelles, mais en même temps, elles pouvaient aussi se montrer très vaches. 

Selon vous, la relation entre subordonnée et supérieure hiérarchique est comparable à la relation fille-mère. Et selon les circonstances, cette mère peut se montrer protectrice ou autoritaire…

A.H. – C’est ça. Mais tout se passe dans l’inconscient. Nous avons toutes eu une mère et nous reproduisons forcément les mêmes schémas, y compris dans le monde du travail. C’est là toute la difficulté pour les femmes managers: réussir à se faire accepter comme mère par les personnes qu’elles dirigent mais tout en faisant preuve d’une autorité suffisante. Certaines femmes y arrivent très bien d’ailleurs. Mais quand ça se passe mal et que cette relation prend des allures très passionnelles, ça peut effectivement tourner à la catastrophe, au harcèlement moral par exemple. Une forme de violence entre femmes peut naître de ces conflits.

Parfois, la situation se retourne contre la harceleuse elle-même qui est, selon vous, plus vulnérable qu’elle n’y paraît…

A.H. – Lorsqu’elles font l’objet de plaintes, les supérieures hiérarchiques tyranniques ne comprennent pas bien souvent ce qui leur arrive. Certaines craquent complètement. Et cet effondrement peut aller jusqu’au suicide. Parce qu’elles estiment que, dans leur position, elles n’avaient d’autre choix que de serrer la vis pour se faire respecter. Il faut dire que personne ne les aide non plus. Leurs chefs, les hommes, n’ont aucune envie de gérer les querelles de filles. Ces histoires-là leur font peur.

Se comporter comme un homme, c’est la bonne attitude à adopter si on veut se faire respecter au travail?

A.H. – C’est une attitude possible parmi d’autres. Mais il faut bien reconnaître que pour la plupart des femmes, ça ne marche pas si mal! Je dirais que c’est la solution de facilité. Mais encore faut-il être en accord avec soi-même.

Parce que celles qui n’assument pas en viennent à jalouser les femmes qui ont choisi de ne pas faire carrière, en les désignant comme des "mères" et non comme des collègues…

A.H. – Oui. Et c’est dommage. Parce qu’il vaut mieux cultiver la solidarité que la rivalité et la jalousie. Mais ce comportement à l’égard de celles qui ont fait le choix de la famille et des enfants peut aussi résulter d’une souffrance et d’une frustration de n’être reconnue ni comme une femme, ni comme un homme. Car vos collègues masculins aussi diront de vous que vous êtes une peau de vache. Pour eux, une femme est censée être naturellement gentille.

Par contre, une femme de pouvoir ne doit pas être trop féminine ni avoir un physique trop avantageux. Mieux vaut donc se rapprocher d’une Angela Merkel que d’une Ségolène Royal…

A.H. – On a pu remarquer, au cours de la campagne de Ségolène Royal pour la présidentielle française, que la façon qu’elle avait eue d’affirmer avec insistance son statut de femme, en portant par exemple de longues robes blanches, avait fortement déplu aux femmes. Surtout aux cadres d’ailleurs… C’était une erreur de sa part et elle en a payé le prix fort. Elle aurait sans doute dû porter à l’occasion un pantalon ou, du moins, se la jouer masculine de temps en temps. Comme Angela Merkel qui, elle, n’a pas peur d’adopter le style Thatcher. 

L’une des travailleuses subordonnées qui témoignent dans votre ouvrage estime que les femmes sont des pipelettes, qu’elles sont moins directes, moins franches que les hommes. C’est quand même un peu vrai, non?

A.H. – Oui. Mais c’est une question d’éducation et d’apprentissage. Dès leur enfance, on encourage les filles à être des pipelettes, à se laisser aller à du crêpage de chignon. Pendant ce temps, les hommes, eux, se battent à découvert. Ils ne tombent pas dans le registre de la passion. La preuve: il n’y a qu’une femme pour se plaindre du fait que sa chef ne l’aime pas.

Quels conseils donneriez-vous à une manager pour être respectée sans être détestée?

A.H. – Ne pas construire ses relations professionnelles sur l’affectif. Mieux vaut affirmer son autorité dès le départ puis s’adoucir avec le temps, montrer qu’on est un être humain comme les autres. Si vous jouez les grandes copines dès le début et que vous tutoyez ceux que vous dirigez, vous risquez de compliquer les relations.

Et vis-à-vis des collègues masculins, comment faut-il se comporter?

A.H. – Ne pas la jouer trop séductrice mais plutôt copain de boulot. L’important, c’est de se positionner d’égal à égal avec eux sans renier sa nature féminine.

Vous êtes favorable aux lois qui imposent des quotas de femmes en politique ou dans les administrations?

A.H. – Je pense qu’il n’est jamais agréable de décrocher un job parce qu’il fallait une femme à cette place-là. Néanmoins, l’imposition de quotas est peut-être un passage obligé, le temps que les mentalités évoluent. Mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps…  

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