On a lu Mein Kampf

L'effroyable bible fasciste écrite par Hitler tombera dans le domaine public en 2015. Elle sera alors accessible à tous. Du moins sur papier. Parce qu'en ligne, elle l'est déjà. Extraits.

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Le 31 décembre 2015, l’édition originale de Mein Kampf (Mon combat) tombera dans le domaine public, 70 ans après la mort de son auteur Adolf Hitler. On en fera alors ce qu’on veut.

Par exemple des best of sur papier recyclé à 3 € pièce sur les tourniquets des solderies. Ou des bandes dessinées. Ou des apologies en lettres gothiques façon néonazie. En attendant, c’est le land de Bavière qui détient les droits du livre-programme nauséabond rédigé par le futur Führer lors d’un séjour en prison en 1924, suite à son putsch manqué.

Jusqu’à récemment, pour éviter toute forme de récupération commerciale ou extrémiste, les autorités bavaroises ont rigoureusement interdit toute réédition de la prose hitlérienne sur le sol allemand. L’échéance approchant, elles viennent de décider exactement le contraire: la publication d’une édition critique du livre, annotée par des historiens, devrait sortir avant que l’ouvrage ne soit libre de droit. Histoire de couper l’herbe sous le pied aux malintentionnés.

Le projet n’a pas manqué de provoquer quelques réactions. En Allemagne, ce sont les enseignants bavarois qui craignent l’influence d’un tel brûlot sur de jeunes adolescents. En Suisse, c’est la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) qui s’inquiète de voir l’ouvrage à nouveau présenté dans les vitrines.

Chez nous, la vente de Mein Kampf n’est pas interdite, sauf si elle s’associe à un discours de haine. Mais nous avons tout de même contacté le Centre pour l’égalité des chances à propos de notre volonté d’en publier des extraits commentés.

Le Centre nous l’a fortement déconseillé. Ici aussi, trop sensible. Pourtant, en quelques clics sur Internet, il est désormais possible de se procurer une version électronique du livre. Sans aucun commentaire ou remise en contexte. C’est d’ailleurs de la sorte que nous avons procédé pour vous présenter la sélection d’extraits que vous lirez ci-dessous. Pour vous faire votre propre idée.

La destinée

Indigeste, brouillon, répétitif, écrit avec les pieds, Mein Kampf a néanmoins une qualité, littéraire s’entend: Hitler y mêle destinée personnelle et considérations sur l’avenir de l’Allemagne. Des millions d’Allemands peuvent ainsi se reconnaître dans ses échecs, ses colères, ses espoirs. Sur le ton de la confidence, dans les premières pages, au chapitre intitulé La maison familiale, le Führer en devenir livre ainsi certains éléments autobiographiques. Ils ne sont absolument pas dignes de foi, comme l’ont établi les historiens. Ce qui n’empêche pas Hitler de leur prêter rétrospectivement un sens historique. À l’école, dit-il, "mon talent d’orateur commençait à se former dans les discours plus ou moins persuasifs que je tenais à mes camarades: j’étais devenu un petit meneur…". De son enfance, cet Autrichien déjà épris d’Allemagne dit avoir essentiellement retenu deux choses: "1. Je devins nationaliste. 2. J’appris à comprendre et à pénétrer le vrai sens de l’histoire".

Les Juifs

L’obsession d’Hitler à l’égard du peuple hébreu éclabousse tout le livre. Le mot "Juif" apparaît 107 fois, soit une page sur trois en moyenne, et désigne systématiquement le responsable de tous les maux de l’époque: "Était-il une saleté quelconque, une infamie sous quelque forme que ce fût, surtout dans la vie sociale, à laquelle un Juif au moins n’avait pas participé?" Il faut dès lors le combattre. "Avec le Juif, il n’y a point à pactiser, mais seulement à décider: tout ou rien! Quant à moi, je décidai de faire de la politique."

Quant aux visées génocidaires, elles ne sont pas énoncées. C’est bien plus tard que le nazisme entreverra la "Solution finale". Mais le fantasme est néanmoins déjà présent: "Si l’on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés (…), on aurait peut-être sauvé l’existence d’un million de bons et braves Allemands pleins d’avenir".

La lutte des races

Hitler utilise plusieurs fois et ouvertement l’expression d’"État raciste", dont l’objectif est de faire respecter l’ordre naturel et d’éviter "qu’une race supérieure se mélange avec une inférieure". Sinon, "la tâche que la nature a entreprise depuis des milliers de siècles pour faire progresser l’humanité serait rendue vaine d’un seul coup". Les Juifs, en particulier, souilleraient la race aryenne. Mais pas seulement. "Les ménages de mauvaise santé" feraient ainsi mieux d’adopter "un pauvre petit orphelin sain et robuste (…) au lieu de donner la vie à un enfant maladif qui sera pour lui-même et pour les autres une cause de malheur et d’affliction". Une fois débarrassés de ces éléments impurs, "les hommes ne s’attacheront plus alors à améliorer par l’élevage les espèces canines, chevalines ou félines; ils chercheront à améliorer la race humaine".

La guerre

Dès la première page du livre, le message est clair: la seule issue sera la guerre. "Lorsque le territoire du Reich contiendra tous les Allemands, s’il s’avère inapte à les nourrir, de la nécessité de ce peuple naîtra son droit moral d’acquérir des terres étrangères. La charrue fera alors place à l’épée, et les larmes de la guerre prépareront les moissons du monde futur." Plus qu’une fatalité politique, le conflit est une nécessité: "L’humanité a grandi dans la lutte perpétuelle, la paix éternelle la conduirait au tombeau."

Il en ira d’ailleurs de même pour l’avènement futur du parti nazi. Il se fera uniquement "dans l’application perpétuellement uniforme de la violence". Les opposants politiques d’Hitler sont prévenus: "L’emploi de la force physique toute seule (non) basée sur une conception spirituelle ne peut jamais conduire à la destruction d’une idée. (…) Sauf si l’on a recours à une extermination impitoyable des derniers tenants de cette idée et à la destruction des dernières traditions". Comme le souligne l’écrivain Pierre Assouline, Mein Kampf est un "cas rare de conspiration en plein jour".

La propagande

Afin de convertir le peuple allemand à la parole nazie, encore faudra-t-il user de certains stratagèmes. Il conviendra ainsi de "concentrer l’attention du peuple sur un seul adversaire, à ne pas la laisser se disperser. (…) L’art de suggérer au peuple que les ennemis les plus différents appartiennent à la même catégorie est d’un grand chef". Quant aux questions de forme, Hitler n’entretient aucune illusion sur son auditoire. Toute propagande devra pouvoir être comprise par le "plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser".

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