L’hommage – Steve Jobs: Une vie de génie

Il ne croquera plus la pomme. À 56 ans, le père d’Apple s’est envolé vers le cloud. Retour sur l’un des plus grands inventeurs contemporains.

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Tout le monde ne connaissait pas Steve Jobs, mais tout le monde savait qui il était. Pour le commun des mortels, Steve Jobs est un homme d'affaires qui, toutes proportions gardées, comme Bernard Tapie à une certaine époque, s'est métamorphosé en star des médias. Un homme que le grand public a souvent résumé à sa réputation, celle d'un type supra-riche (le pendant en col roulé de Bill Gates) dont on mesure mal l'influence dans les habitudes de millions de gens. Steve Jobs a inventé le cool en informatique qu'il a fini par annexer à la pop culture. Et ce n'est pas rien, lorsqu'on sait combien l'aura des nouvelles technologies a inspiré les jeunes générations dans leur destin. Avant Steve Jobs, l'informatique n'était pas sexy. Après lui…

Steve Jobs n'a pas créé de nouveaux besoins. Il a créé de nouveaux désirs. Steve Jobs n'a pas inventé le GSM, mais il a donné envie à tout le monde d'en changer. Il a projeté dans notre vie de nouveaux objets dont il est fort à parier qu'ils postulent, un jour, pour une place dans l'histoire du goût et des civilisations. Le design des produits Apple ne relève pas uniquement
de l'esthétique, mais sans doute aussi de la psychologie. La recherche de la perfection technologique et de la pureté de la forme cautionnée par Bill Gates est quasi devenue une philosophie, non seulement du beau, mais aussi du quotidien. La marque laissée par les objets rêvés par Steve Jobs est déjà inscrite dans notre inconscient collectif. Défaite de l'esprit contre la puissance du marché? Certains le pensent. Comme ils pensent que Jobs fut aussi un tyran du management (un gourou?) dont le fantasme ultime était de transformer ses équipes en fétichistes de l'ordre moral.
h Sébastien Ministru

Jamais la mort d’un chef d’entreprise n’avait provoqué un tel battage médiatique. On l’adorait ou on le détestait. Mais force est de reconnaître que Steve Jobs a réinventé l’ordinateur personnel, le téléphone, la diffusion de la musique et le cinéma d'animation. Rien que ça. Le cofondateur de la marque à la pomme était un visionnaire et l’un des plus grands businessmen des temps modernes. Mais derrière ce portrait idyllique se cachait un personnage emblématique. Un gourou illuminé qui imposait son idéologie à ses disciples avant d’en faire de même avec le monde entier. Retour sur l’un des plus grands leaders d’opinion de sa génération.

Encore plus émouvant que le film Annie… Abandonné à la naissance, Steven Paul Jobs prend une solide revanche sur la vie. Il faut dire que le kid de San Francisco se révèle particulièrement précoce et doté d’un culot sans borne. À 12 ans, il trouve le numéro du fondateur de Hewlett-Packard dans l'annuaire et le contacte pour lui commander des pièces détachées. Objectif? Fabriquer son propre compteur de fréquences… Bill Hewlett lui fournira les pièces et son premier job d'été. A 17 ans, il s’inscrit dans une université artistique. Il n'y restera qu'un semestre.

Il faut dire que ce nerd en puissance a nettement mieux à faire. Steve Jobs est sur le point d’avoir sa première illumination: la Blue Box, un petit boîtier qui pirate le réseau téléphonique et permet de passer des appels longue distance au prix d’une communication locale. Vous avez dit avant-gardiste? Et déjà businessman, puisque Jobs écoule ses magic box sur le campus de son ex-école. Pour faire connaître leur produit miracle, le jeune prodige et son associé ont trouvé le plan com imparable. Ils se rendent dans une cabine téléphonique et appellent le pape en se faisant passer pour le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger! Sa Sainteté sort de son lit… Et le futur boss de la firme à la pomme se prend déjà pour Dieu.

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Le rite initiatique peut commencer. Steve Jobs se lance dans une quête spirituelle au pays des maharadjas, vit quelque temps dans une communauté et teste ses premiers buvards de LSD. "L’une des deux ou trois choses les plus importantes que j’aie faites dans ma vie…" À son retour sur terre, il couche ses hallucinations sur papier et fonde Apple dans son garage avec son complice Steve Wozniak. Les premiers ordis frappés de la pomme sont recouverts de bois et n’ont pas de clavier ni de souris. C’est la déconfiture. Mais le modèle tout-en-un qui suit cartonne et se hisse même dans le top 3 des ventes aux Etats-Unis. La pomme gonfle à vue d’œil. Milk-shake à volonté, tables de ping-pong mises à disposition des employés, absence d'horaires fixes… La première start-up de l'histoire est un modèle pour toutes les futures entreprises high-tech de la planète. À 23 ans, Steve Jobs empoche son premier million de dollars. Deux ans plus tard, son compte bancaire en affiche cent de plus!

Le petit génie appelle le vice-président de Pepsi-Cola pour le débaucher et lui demande s'il veut continuer à vendre de l'eau sucrée ou s'il veut changer le monde avec lui. John Sculley devient son second. Alors que Steve Jobs vient d'inventer le Macintosh (1984), le premier ordi avec une interface graphique pilotée par une souris, il subit les frais d’une guerre interne et se fait jeter par Sculley (en 1985)… "Me faire virer d'Apple a été la meilleure chose qui pouvait m'arriver. Cela m'a libéré et permis d'entrer dans une des périodes les plus créatives de ma vie." Jobs crée NeXT, une société informatique qui ne tarde pas à engloutir une certaine start-up de films d’animation nommée Pixar… Trop zen, le Steve.

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Le côté obscur de l’iForce

Steve Jobs offre ensuite l’iPhone et l’iPad à Apple. Mais ses employés et ses collaborateurs en paient le prix. Autocrate emblématique, il règne sur une armée d'employés au perpétuel garde-à-vous. Délais impossibles, objectifs de performance irréalisables, contrôle total sur chaque détail de la production. Bosser avec Steve Jobs n’est pas une sinécure. Les anciens salariés de la firme ont d’ailleurs encore en mémoire les nombreuses scènes d'injures, d'humiliation ou les licenciements qui ont valu à Jobs le surnom de "Hero-Shithead-Roller coaster" (littéralement: "Héros-Tête de merde-Montagnes russes")! Et lorsque le boss emblématique coinçait un de ses employés pour lui demander de justifier son avancement et que ce dernier ne se montrait pas assez convaincant, il se faisait virer. On disait alors qu'il s'était fait "Stever"…

Le père d’Apple était mégalo mais aussi terriblement parano. Au point d'ériger cette pathologie en véritable philosophie d’entreprise. Chez Apple, on ferme sa gueule. Parler à la presse est même un motif de licenciement. Dans le bureau de Steve Jobs, un poster martèle que "Le bavardage peut couler le navire". La société de Cupertino est la seule boîte au monde qui communique uniquement via ses pubs et ses grand-messes rituelles. Aucune interview, aucun commentaire… Sans compter que seuls quelques élus de la firme ont une idée précise du produit final. La grosse majorité des 46.000 employés découvrent les nouveautés au même moment que le grand public.

Il faut dire que le suspense est l’essence même de la communication d’Apple. Et les rumeurs l’entretiennent entre chaque annonce de nouveaux produits. La société de Jobs engendre ainsi dix fois plus d’articles sur les nouvelles technologies que ses concurrents. David Yoffie, professeur à la Harvard Business School, a ainsi estimé que le lancement de l’iPhone en 2007 avait généré des retombées dans la presse équivalentes à un budget pub de 400 millions de dollars…

Avec son marketing anticonformiste et ses produits avant-gardistes, Steve Jobs a réussi à marier la révolution high-tech et le consumérisme chic. Apple ne se contente pas de fabriquer des ordis, des téléphones portables ou des tablettes, il en fait de véritables icônes de la pop culture. On n’achète plus le nouveau hit gadget parce que le sien ne fonctionne plus ou qu’il est dépassé, mais bien parce qu’il s’agit de la nouvelle collection. Même si celui-ci est de 20 à 40 % plus cher que le haut de gamme concurrent… Steve Jobs ne répond pas aux attentes des consommateurs, il crée de nouveaux désirs et par la même occasion de nouveaux marchés. L’iPad en est l’exemple le plus fracassant. Si les consommateurs ne perçoivent pas encore très bien l’utilité de ce nouveau gadget, ils sont néanmoins des millions à vouloir se le procurer à tout prix.

Le père de la firme à la pomme est un gourou et ses disciples le suivent les yeux fermés. Steve Jobs a également compris avant tout le monde que l’ère de l’ordinateur personnel appartenait au passé. De la musique en ligne aux milliers d’applications disponibles sur iPhone ou sur iPad, il a inventé de nouveaux outils Internet mais aussi leur modèle économique. Avec plus de 60 milliards de chiffre d’affaires, Apple est devenue la première capitalisation boursière mondiale, devant les géants pharmaceutiques ou pétroliers… Reste la question qui est sur toutes les lèvres: que va devenir la marque à la pomme sans son père? Va-t-elle pouvoir continuer à innover? Et ne pas se limiter à sortir un sixième iPhone ou un troisième iPad… Une chose est sûre: jamais une multinationale n’aura autant reposé sur les épaules d’un seul homme. Fût-il un surhomme.

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