Les vrais visages du viol

Un Belge sur deux, ou presque, a déjà été victime de violences sexuelles graves, 13 % ont carrément subi un viol. Quatre femmes lèvent le tabou. Et, pour trois d'entre elles, parlent à visage découvert.

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C'est le scénario de l'horreur: de faux chauffeurs de taxi bruxellois qui, en pleine nuit, enlèvent des jeunes filles qui rentrent de soirée et les emmènent dans des lieux retirés pour abuser d'elles. Les violeurs du Bois de la Cambre, comme ils ont été aussitôt baptisés, auraient sévi au moins 23 fois en un peu plus de deux ans. Ironie du sort, ce fait divers sordide a fait l'actualité quelques jours à peine avant que le gouvernement fédéral ne lance une semaine de sensibilisation contre le viol. Comme pour rappeler que ce phénomène, bien plus qu'une affaire d'individus, est un véritable problème de société. En atteste la dernière étude sur le sujet réalisée par Amnesty International.

Au-delà des chiffres-chocs, l'enquête d'Amnesty International révèle surtout le décalage entre la perception que l'on a du viol et la réalité des faits. Les sondés estiment que seule une personne sur quatre est exposée à des violences sexuelles graves au cours de sa vie. Or, 46 % des personnes interrogées, hommes ou femmes, avouent avoir déjà été victimes de violences sexuelles.

"J'ai pas osé dire non"

Cheveux blonds, joues rondes, yeux pétillants, Justine, 30 ans, est l'une de celles-là. Mais elle préfère ne pas dévoiler le sien lorsqu'elle raconte son histoire. "J'avais 16 ans. C'était dans le cadre d'un festival où je traînais un peu comme une groupie. Il y avait cet artiste qui avait une petite notoriété, je l'admirais beaucoup et il avait manifesté un peu d'intérêt pour moi. J'étais très flattée, il devait avoir une soixantaine d'années à l'époque. Un soir, lors d'un repas avec tous les artistes, il m'a demandé de le suivre à son hôtel. Sur le moment, je n'ai pas réfléchi, j'ai dit oui. Mais je me suis tout de suite sentie mal, j'ai cherché des yeux d'autres adultes qui étaient là. Et eux m'ont répondu, d'un air potache, d'y aller. Face au regard de ces adultes que je connaissais, je n'ai pas osé me rétracter. J'avais tellement honte. Je suis donc montée dans le taxi avec lui, la mort dans l'âme. Je me souviens que je me répétais en boucle dans ma tête que ce n'était pas grave, qu'on allait juste dormir. En arrivant à l'hôtel, j'avais une énorme boule au ventre. Je me suis assise sur le lit et j'ai commencé à pleurer. Il s'est moqué de moi. Mon corps tremblait, j'étais incapable de prononcer le mot "non" mais tout dans mon attitude montrait que je ne voulais pas. J'étais tellement tétanisée que je ne pouvais pas m'enfuir. Et puis là… J'ai beaucoup de blancs, mais je me souviens qu'il m'a dépucelée violemment, plusieurs fois, au moins quatre ou cinq fois sur la nuit. Le lendemain, nous sommes retournés dans le festival. Lui agissait comme si tout était normal. Je me souviens du regard des gens sur moi. Pour eux, j'étais juste la petite salope qui était allée se faire sauter."

Quatorze ans après, Justine accepte de parler de cette terrible nuit pour mettre en garde… les hommes. "Faites attention, lâche-t-elle. Les ados, même parfois les femmes, renvoient l'image de personnes très sexualisées, qui se cherchent, testent leur séduction. Mais ça ne veut pas dire qu'elles en ont envie! Je crois qu'il y a plus de femmes traumatisées que d'hommes conscients d'avoir infligé un traumatisme." Justine estime que son agresseur s'est rendu compte qu'il dépassait les limites, mais que ni lui, ni les autres adultes présents ce soir-là n'ont mesuré les dégâts que cela a causés. "Plusieurs années après, j'ai recontacté quelques personnes présentes au festival. Elles m'ont dit que j'étais grande et que j'avais l'air de savoir ce que je faisais. Quant à lui, je l'ai revu une fois. Il ne m'a pas reconnue, et il m'a draguée, il m'a dit que j'étais très belle et qu'il m'inviterait bien pour me sauter mais que malheureusement sa femme était là. Et je n'ai rien su dire." Amère. "Lui, il a simplement tiré un coup. Et moi, quatorze ans après, je vis toujours avec."

Pendant très longtemps, Justine s'est sentie coupable de ce qui lui était arrivé.

La suite du dossier dans le Moustique du 19 février 2014

 

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