Les voisins, entre paradis et enfer

Comment se préserver des conflits de voisinage? Réponse de notre sondage: par un subtil mélange d'indifférence polie et de main tendue. Et si ça tourne mal quand même?

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On dirait un épisode de Voisins: vont-ils se mettre d'accord?, l'émission – un rien outrancière – animée naguère par Henri Leconte sur TF1. Sauf que l'ancienne gloire de la raquette n'est pas là pour jouer au spectaculaire médiateur entre les couples Boris et Dubois, propriétaires de maisons mitoyennes à Bruxelles. L'enfer a commencé pour les Boris lorsque Madame Dubois s'est mise au piano, jouant inlassablement, du petit matin à trop tard le soir, les douze premières notes de la Marche turque de Mozart. "La treizième note, invariablement, était fausse. Ce qui n'empêchait nullement notre voisine assidue de vouloir nous faire partager son laborieux apprentissage", se souvient Madame Boris. Celle-ci, excédée, a fini par glisser une lettre acerbe dans la boîte aux lettres de l'insupportable pianiste. En deux mots, la missive implorait l'arrêt du supplice qu'elle infligeait non seulement à sa propre personne mais aussi à son entourage immédiat. Vexée, Dubois a redoublé d'efforts musicaux stériles. Et puis, tout a dégénéré: plaintes répétées à la police, petites répliques et grosses vengeances. Cette guerre d'usure, étalée sur des mois, a connu son point d'orgue le soir où Madame Boris s'est ramassé le poing du mari de Madame Dubois en pleine face.

C'est sûr, ces deux couples-là n'appartiennent pas aux 80 % de Belges francophones satisfaits de leurs voisins, chiffre tiré de notre sondage Moustique/Humo/Fintro. Les Boris et Dubois feraient plutôt partie des 11 % de sondés qui s'avouent "littéralement malades" à cause des gens d'à côté. Ces souffrances-là, Pascal Collard, responsable de la Médiation locale d'Anderlecht, les connaît bien. "Avant de se confier à nous, il faut souvent attendre une certaine dégénérescence de la situation. Dans certains cas, le processus de médiation n'intervient qu'après une accumulation de tensions durant plusieurs mois, voire plusieurs années." C'est exactement ce qu'ont vécu les Boris et Dubois, dirigés par la police vers un service similaire à celui du médiateur anderlechtois. Celui-ci note d'ailleurs que les conflit qu'il tente d'appaiser tournent essentiellement autour des nuisances sonores: bruits de pas, cris d'enfants, aboiements de chien et musique la nuit, piano compris.

Dans des situations conflictuelles à première vue inextricables, la clé, c'est établir ou renouer le dialogue. C'est à cela que s'attelle le médiateur, neutre ou plutôt partisan des deux camps, avec un détour par les émotions. "Peu habitués à cela et attachés aux faits, les gens se montrent au départ destabilisés, décrit Pascal Collard. Pourtant, se confier et entendre l'autre parler de soi permet de sortir de l'impasse. Mis en confiance, les gens se prêtent assez volontiers à ce jeu, parviennent à dépasser leurs préjugés et osent aller à la rencontre de l'autre." La solution n'est plus très loin, d'autant qu'à partir de ce moment-là, une majorité de voisins en pétard déploient une énergie impressionnante pour mettre fin à leur conflit.

"L'anonymat bénéfique"

Dans le cas des Boris et Dubois, l'inimaginable s'est produit: ils ont fumé le calumet de la paix et sont redevenus des voisins heureux, de retour dans ce paradis moderne que Martin Wagener, doctorant en sociologie urbaine à l'UCL, appelle "l'anonymat bénéfique". "Souvent, le rapport avec ses voisins se résume à "bonjour, au revoir". On est sympathiques, polis mais sans plus. Les gens se contentent de cette gentillesse partagée et de cette absence de conflit. Car ils savent à quel point les problèmes de voisinage peuvent pourrir la vie." C'est exactement ce que montre notre sondage: l'écrasante majorité des gens interrogés ne connaissent leurs voisins que de vue et se contentent de les saluer de temps à autre. Nettement moins nombreux sont ceux qui identifient parfaitement les habitants de leur quartier et partagent davantage avec eux qu'une petite conversation de palier.

Ne pensez pas que l'anonymat, au champ comme à la ville, a toujours été autant dominant. "Aujourd'hui, c'est la singularité que recherchent avant tout les individus, auparavant, c'est par le collectif qu'on construisait son identité, note Bernard Francq, professeur émérite de sociologie à l'UCL. Le monde ouvrier d'antan illustre parfaitement cet idéal perdu du voisinage: on suait dans la même usine et on habitait là où on travaillait. On était fier de vivre à la place des Verriers à Seraing parce qu'on baignait dans ce monde: celui des producteurs d'acier et des syndicalistes." Avec du dialogue, de l'entente et de la solidarité à la clé.

Vous auriez du sel?

Malgré l'évolution ahurissante de la vie de quartier, la solidarité entre voisins ne s'est pas complètement éteinte. Huit participants à notre sondage sur dix affirment ainsi rendre régulièrement service aux gens d'à côté. Le plus communément, il s'agit de tenir leur maison à l'œil et vider leur boîte aux lettres durant leurs vacances, voire leur prêter l'un ou l'autre objet. C'est ce que Bernard Francq appelle "le monde des petits arrangements". Selon le sociologue, "on attend de ses voisins qu'ils ne soient ni trop envahissants, ni trop indifférents. Toutes les recherches sociologiques confirment qu'entre voisins, on oscille sans cesse entre de la proximité et de la distance".

Encore faut-il qu'on ait l'opportunité et l'envie de nouer ces relations, aussi ténues soient-elles. Comme l'observe Pascal Collard, "dans certains quartiers, il y a une rotation importante de locataires. Ceux-ci ne s'installent pas vraiment. Ils n'investissent pas dans la vie locale et ne se préoccupent pas de leur entourage". Pour qu'un esprit de voisinage puisse exister, tout dépend donc de l'ancienneté que l'on a dans son quartier. Dur, dur de se trouver des affinités entre ceux qui vont partir, ceux qui sont obligés de rester et ceux qui ne sont que de passage.

Ensemble pour les platanes

Ce grand mélange, de nombreuses personnes le fuient. Pour elles, le bonheur se vit séparé. Cette réalité est particulièrement prégnante dans les villes marquées par "des processus de ségrégation extrême", comme dit Bernard Francq. "Certaines personnes ne veulent rien entendre à la société des voisins. Ils désirent rester entre eux. Ils montent des murs. Aux États-Unis, en Argentine et même chez nous, des gens refusent de vivre avec les autres. C'est le cas des riches qui pratiquent le ghetto de luxe. Dans les classes populaires, ça existe aussi. Cela prend plutôt une forme ethnique et religieuse. Dans certains quartiers, notamment de la capitale, des gens se sentent entre eux, sur base d'une appartenance communautaire." Mais le sociologue insiste: "Ce processus n'est pas propre aux musulmans".

On pourrait croire qu'être heureux avec ses voisins ne tient qu'à un triste mélange d'indifférence à peine voilé et de repli bien affiché. Ce serait oublier la vie associative intense qui traverse des rues entières. Selon notre sondage, un Belge sur dix est actif dans une activité ou un comité de quartier. Non seulement ces associations tonifient les relations entre habitants mais en plus, elles peuvent servir d'impressionnant contre-pouvoir. Ainsi l'an dernier, les riverains de l'avenue du Port à Bruxelles ont-ils vertement protesté contre l'abattage de platanes centenaires par la Région. Ils ont fini par obtenir un peu de répit pour ce patrimoine végétal. Encore plus épatant: quelque temps après s'être tant fait la guerre, les Boris et Dubois se sont unis pour défendre eux aussi une cause urbanistique. Entre voisins, le paradis n'est jamais très loin de l'enfer.

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