Les survivants d’Utoya témoignent

Le 22 juillet 2011, un terroriste d’extrême droite débarque sur cette petite île norvégienne et abat froidement de jeunes militants de gauche. Un an plus tard, les rescapés racontent

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Cet été, il n’y a pas eu de rassemblement des jeunes travaillistes de Norvège sur l’île d’Utoya. En tout cas, pas d’université d’été. Les événements tragiques du 22 juillet 2011 sont bien trop proches.

Ce jour-là, Anders Behring Breivik abat soixante-neuf jeunes militants, deux heures après avoir tué huit personnes dans l’explosion d’une bombe dans le quartier des ministères à Oslo. Lors de son procès qui s’est achevé avec sa condamnation à 21 ans de prison, l’extrémiste norvégien a répété qu’en s’en prenant à ce camp d’été de la Ligue des jeunes travaillistes (AUF), il avait procédé à "une attaque préventive" contre ceux qui, plus tard, "auraient trahi la Norvège".

Car Utoya n’est pas n’importe quelle île. C’est ici que des générations de jeunes sociaux-démocrates se sont succédé, à l’instar de l’actuel premier ministre Jens Stoltenberg. En Norvège, comme dans les autres pays nordiques, les responsables politiques ne sortent pas des grandes écoles. Ils grandissent au sein des fédérations de jeunes des partis, quel que soit le bord. Ils y font carrière, depuis leur plus jeune âge. Utoya, c’était tout cela. Le lieu où la politique fait rêver, où les espoirs prennent forme.

On y trouve pêle-mêle une grande part d’utopie, d’enthousiasme, de naïveté, d’effronterie, de passion. En Europe du Nord, ces fédérations de jeunes ont traditionnellement voix au chapitre. On les sait plus radicales que leurs aînés. Les grands médias les écoutent, les publient, les invitent. Sachant la place prépondérante qu’occupe le Parti travailliste (AP) dans ce pays, il y a donc fort à parier que, dans vingt ou trente ans, bon nombre de dirigeants norvégiens auront assisté au massacre d’Utoya. Feront partie des cinq cents survivants. Que garderont-ils de cet épisode? Quelle fraternité de la terreur en sortira-t-il? Les survivants du 22 juillet 2011 seront-ils des politiciens d’un autre genre? C’est cette génération que la photographe norvégienne Andrea Gjestvang a rencontrée. Livrant des portraits et des témoignages saisissants de ceux qui ont vécu l’horreur et qui lui ont survécu.

Ylva Schwenke, 15 ans

Elle a reçu une balle à l’épaule, à l’estomac et aux deux cuisses.
"Ce jour particulier aurait très bien pu être le dernier de ma vie. Le 22 juillet, j’ai perdu mon innocence. Je ne fais plus confiance à personne, je n’ai pas peur, mais je suis consciente que tout peut arriver. Maintenant, lorsque je suis en voiture, je me dis toujours que la voiture qui roule en face peut nous percuter volontairement. Je porte mes blessures avec dignité, parce que je les ai reçues debout, pour quelque chose en quoi je crois, pour la Norvège."

Marius Hoft, 18 ans

Il s’est caché sur une plate-forme rocheuse au flanc d’une falaise. Andreas, son meilleur ami, a glissé et s’est tué.
"Ma ville natale, Hamar, est remplie du souvenir d’Andreas. Les bancs devant la salle de cinéma, le terrain de jeux, le lycée… Le plus difficile, ça a été de prendre conscience que je devais continuer à vivre sans lui. Nous traînions tout le temps ensemble. Comme c’était de plus en plus dur d’aller au lycée, à Noël, j’ai arrêté. Maintenant, j’ai du temps pour essayer de digérer ce qui s’est passé et pour apprendre à passer à autre chose."

Kjetil Lindstrom, 16 ans

Il s’est d’abord caché sous un arbre avant de courir vers le rivage et d’être secouru par la police.
"Je suis né le 22 juillet 1995. Breivik a choisi cette date par hasard, mais je ne suis pas amer à ce sujet. C’est encore ma date – la différence, c’est que maintenant, c’est aussi notre journée – la journée de la Norvège. Le 22 juillet sera toujours le jour de mon anniversaire et celui où des vies ont été prises à Utoya. On n’honore pas les morts avec de la tristesse, on les honore en aimant et en donnant du sens à sa propre vie. À un moment donné, caché sur Utoya, persuadé que j’allais mourir, je me suis promis que, si je survivais, je continuerais à me battre. Peu importe ce qu’il s’était passé, je saurais le gérer pour continuer. Dans la vie, on doit se battre pour beaucoup de choses. En ce moment, je me bats pour avancer dans la vie et réussir à l’école. Plus tard, j’aurai à me battre dans le monde du travail, pour obtenir un prêt pour acheter une maison… Si vous voulez quelque chose dans la vie, vous devez vous battre pour l’obtenir."

D'autres témoignages dans le Moustique de cette semaine.

Olivier Truc/Le Monde
Photos: Andrea Gjestvang / Moment

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