Les populistes et la culture

En Italie, les murs de Pompéi s'effondrent, faute de budgets de rénovation. A Rome, le Colisée a eu plus de chance. Ce sera le fabricant de mocassins Tod's qui se chargera de sa réfection. Avec l'autorisation de faire sa publicité sur le site.

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En Hongrie, le Fidesz, parti nationaliste de Victor Orban, a mis la vie culturelle et médiatique en coupe réglée. Ailleurs, ce sont des coupes claires dans les budgets culturels ou des subsides supprimés.

Sur une idée de Bernard Meillat, directeur de Musiq'3, la chaîne musicale et La Première se sont, pour la première fois, associées pour mener l'enquête à l'échelle européenne. A Rome, à Budapest, à Avignon ou Paris, la journaliste Françoise Baré, avec le concours du réalisateur Laurent Graulus, a traqué les uns après les autres les signes de cette nouvelle offensive contre la culture.

A première vue, ces budgets qu'on coupe un peu partout en Europe semblent obéir à un discours de type banalement ultralibéral: la culture, ce n'est pas rentable, donc arrêtons de l'assister…
Françoise Baré – On pourrait comprendre qu'un effort soit demandé au secteur culturel en temps de crise. Sauf que l'enjeu n'est pas uniquement économique. Ce n'est pas avec le misérable 0,2 % de budget que l'Italie réserve à sa culture qu'elle va refinancer ses soins de santé. Dans un discours de marché standard, la culture est vue comme réservée aux élites. En bon gestionnaire, l'ultralibéral considère que "la culture, ça ne se mange pas", pour reprendre les mots du ministre de l'Economie italien. Les cas que l'on a traités révèlent un autre type de discours. Dans celui-ci, non seulement la culture est un luxe, mais c'est surtout devenu un gros mot. C'est un glissement important.

Vers le populisme?
En France, entre un "Casse-toi, pauv' con!" et un "Avec Carla, c'est du sérieux", on a vu Sarkozy prononcer l'échec de la démocratisation de la culture chère à André Malraux. Le président s'est aussi demandé publiquement si cela avait encore un sens de faire lire aux élèves la Princesse de Clèves. L'Italie et la Hongrie partagent actuellement une expérience commune: des formations ouvertement populistes y exercent le pouvoir. Or, dans la Péninsule, les budgets culturels ont été coupés de 70 % pour 2011. En Hongrie, c'est pire. Les médias ont été muselés par une loi inique et l'argent de la culture a été réaffecté à des projets nationalistes, voire xénophobes. Ce sont des phénomènes récents.

Quand des piliers aussi importants pour la démocratie que la culture, l'éducation ou la liberté de la presse sont malmenés, la crainte renaît d'une résurgence fasciste. Est-ce de cela qu'il faut s'inquiéter?
Il ne s'agit pas du même phénomène que dans les années 30, avec leurs théories de l'homme nouveau ou leurs visées révolutionnaire. En fait, les populistes ne réfléchissent tout simplement pas à la culture. D'ailleurs, leurs programmes ne mentionnent rien à ce sujet. Ou alors, quand ils se croient menacés, dans leurs valeurs chrétiennes par exemple, parce que l'islam serait à nos portes. On voit alors défiler une litanie de cérémonies et de rassemblements populaires autour de vieux mythes.

Pourtant, on sent dans vos propos l'imminence d'un danger…
A la différence du fascisme, le populisme, quand il entend le mot culture, ne sort pas son revolver. Mais il ne sort pas son chéquier non plus. Ce ne sont pas des reportages de guerre culturelle que j'ai menés. Il n'y a pas de sang sur les murs des musées et on n'assassine pas les artistes dans la rue. Sauf que ces musées s'écroulent faute d'entretien, comme en Italie. A Rome, pour l'entretien des bâtiments, la ville ne dispose que de 650.000 €. Ce n'est même pas assez pour tondre les pelouses. Ou alors, ce sont les créateurs qu'on oblige à travailler sous le seuil de pauvreté. Parfois à dessein, comme à Budapest, où les 300 artistes contemporains d'un centre culturel ont été mis à la rue. D'un mois à l'autre, les autorités avaient multiplié son loyer par mille! Les crimes contre la culture ne paraissent jamais odieux, ou même spectaculaires. Ce n'est jamais qu'un budget qu'on supprime, un directeur artistique qu'on licencie pour le remplacer par un gestionnaire. Ce n'est même pas vraiment une offensive, c'est plutôt un certain air du temps, qui encourage un désintérêt de plus en plus marqué des citoyens. C'est plus pernicieux, mais c'est tout aussi ravageur.

Des craintes particulières pour la Belgique?
Si les finances de la Communauté française sont dans l'état où elles sont, il ne faut pas y voir une offensive populiste! Le contexte politique est quand même très différent et les institutions culturelles bien protégées. Cela n'empêche pas que, comme ailleurs, le temps de la réflexion et de la pédagogie se raccourcit. Et puis, récemment, la N-VA s'en est prise aux responsables du théâtre KVS et a laissé planer une menace sur ses subsides après la soirée Niet in onze naam, réclamant plus de solidarité entre Belges, pas assez flamande à son goût.
 

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