Les Pirates – Bons à rien, mauvais en tout

À l'ombre de Disney et de DreamWorks, les studios Aardman hissent la bannière de l’animation indépendante. Visite exclusive à l’occasion de la sortie de Pirates, dessin animé de saison.

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Bristol, un dimanche matin de janvier. Typiquement british. Froid, brumeux, pas un chat à part quelques matous qui hantent les docks du vieux port. On comprend pourquoi c’est en grandissant là que les fondateurs de Portishead ont signé des albums parmi les plus déprimants de ces vingt dernières années. Mais si nous sommes là, ce n’est pas pour faire le plein de spleen mais pour retrouver notre âme d’enfant avec une escapade aux studios Aardman. D’où sont sortis les poules de Chicken Run, et surtout les célébrissimes Wallace et Gromit. Qui figurent d’ailleurs en tête de gondole des rayons de l’office du tourisme local. "Mais je ne voulais plus capitaliser uniquement sur leur renommée, nous confie Peter Lord, le directeur des studios. Depuis quelques années, je sentais que le personnel commençait à prendre trop d’habitudes. Risquant le pire qui puisse arriver à notre productivité: la routine. Il nous fallait donc relever un nouveau défi." Et les 320 employés sont donc partis à l’abordage de Pirates, un film d’animation où la célèbre pâte à modeler maison donne vie à une bande de flibustiers qui se met en tête de remporter le trophée du Pirate de l’Année. Si le récit est assez linéaire et manque parfois de surprise, Pirates possède par contre toutes les autres marques de fabrique du genre: de l’humour, une bande-son d’enfer (The Clash en tête), une fluidité remarquable et un sens du détail poussé à l’extrême. Une belle réussite globale qui devrait faire le bonheur des sorties familiales des vacances de Pâques.

Pour Peter Lord, Pirates est avant tout un défi de taille joliment relevé par Aardman. "Nous n’avions jamais eu autant de personnages à animer en même temps et de décors aussi touffus à construire." Une affirmation confirmée dès notre arrivée dans le hall d'entrée des studios, où le bateau de Pirates trône en face de la réception. Deux mètres de long avec des mâts de trois mètres de haut, le tout alliant le cachet cartoon du film avec la précision d’une maquette de 5.000 pièces. "Vous pouvez regarder de près, vous faire photographier à côté, mais pas toucher", nous explique Lord, très fier d’insister dès que possible sur le mot d’ordre qui règne dans ses murs: la convivialité.

Vérification quelques minutes plus tard. Où, dans la cantine aux murs décorés de caricatures de tous les membres de l’équipe à l’aide d’un graphisme façon plasticine, Hugh Grant, qui assure la voix principale de la version originale du dessin animé, vient boire son thé au milieu du personnel et des journalistes. Sans aucun protocole ni attachée de presse contrôlant ses faits et gestes. "C’est une autre mentalité qu’à Hollywood, nous glisse-t-il. Ici, pas de star-system ni de parano."

Mais cette décontraction n’empêche pas de souquer ferme. "Pirates a nécessité trois ans de travail préparatoire et dix-huit mois de tournage, enchaîne Peter Lord. Au final, même si notre technique manuelle diffère de celle de Disney, où tout le travail d’animation est réalisé via des ordinateurs, le temps de production d’un film est à peu près le même. C’est-à-dire cinq ans." Par contre, le Petit Poucet Aardman affiche une différence de taille avec le géant du divertissement familial. "Nous travaillons sans filet. Disney peut se permettre de plancher sur trois films en même temps. Ici, toute l’équipe est mobilisée sur un seul projet. Tout au plus arrive-t-il parfois qu’une partie du team se consacre de temps en temps à des publicités ou à des films moins ambitieux, comme Arthur Christmas l’hiver dernier. Histoire de nous assurer les rentrées d’argent nécessaires pour tenir jusqu’à la sortie du film."

Est-ce à dire que si Pirates coule au box-office, il risque d’entraîner tout le studio par le fond? "Peut-être pas tout le studio. Car nous gagnons encore beaucoup d’argent sur les séries télévisées et le merchandising de Wallace et Gromit. Mais nous serions très ébranlés", admet Julie Lockhart, la productrice. En fait, depuis sa séparation d’avec DreamWorks (l’ennemi juré de Disney. Qui a sorti Shrek ou Madagascar et avait "offert" 250 millions de dollars à Aardman en échange de la promesse de ne pas s’adosser à l’usine à Mickey), le studio de Bristol vit sur ses fonds propres. Et si des films comme Chicken Run (2000) ou Wallace et Gromit (2005) ont assuré des bénéfices estimés à 150 millions de dollars, Souris City (2006) n’a par exemple pas généré de plus-value.

Mais Peter Lord ne cède pas à la panique. "Depuis nos débuts, j’ai reçu des dizaines de propositions de rachat qui auraient fait de moi un milliardaire. Mais je m’ennuierais. En fait, nous avons gagné en indépendance ce que nous avons peut-être perdu en sécurité financière. Mais je ne regrette pas ce choix. Car c’était la condition absolue pour que nous puissions continuer à proposer une animation différente de ce qui se fait actuellement chez nos concurrents." Et ce en mettant chaque jour, et avec le sourire, la main à la pâte à modeler.

Les Pirates – Bons à rien, mauvais en tout
Réalisé par Peter Lord (2011). Avec les voix de (VO) Hugh Grant, Salma Hayek, Russell Tovey – (VF) Edouard Baer, Caterina Murino, Hervé Grull – 89’.

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