Les pakis, bizness de nuit (dossier intégral)

Pour les distraits, les bosse-tard, les fumeurs et les guindailleurs, les night-shops sont des lieux de providence. Pour les autres, une gangrène inquiétante. Et pour les principaux concernés? Une vie à horaires inversés.

1100896

Ils sont la providence des citadins imprévoyants, des ménagères à court de lait, des bosse-tard, des fumeurs et des guindailleurs. Qu’il soit 21h, minuit ou cinq heures du matin, ils offrent des produits "de survie": plats préparés, paquets de biscuits, boîtes de conserve, boissons en bouteilles ou en cannettes. Et surtout alcool et cigarettes. Derrière leur façade délavée, leur panneau "Alimentation générale" défraîchi et leurs néons de motels américains malfamés, les night-shops ont pleinement intégré le décor nocturne de nos villes, en remplaçant avantageusement nos épiceries de quartier en horaires de jour.

Les Canadiens les désignent justement par le terme "dépanneur". Nous disons "Paki". Même si on ne retrouve évidemment pas que des Pakistanais à la tête des night-shops, mais des immigrés originaires de tout le Sud-Ouest asiatique, cet échantillonnage n’en est pas moins représentatif d’une certaine réalité sociologique. Un rapport de l’ULB publié en 2000 sur l’emploi des immigrés confirme "l’existence d’une sorte de typologie ethnique de l’emploi", avec une concentration de mêmes nationalités dans des secteurs déterminés de l’économie: les Maghrébins dans la restauration, les Polonais dans la rénovation et la construction de bâtiments, les Turcs dans le textile, etc.

Et les Indo-Pakistanais, donc, dans les night-shops. "Je n’aimais pas tellement l’idée que les “Pakis“ soient uniquement apparentés aux night-shops, confie Nasir, un… Pakistanais né de parents indiens.Mais j’ignorais qu’un jour, je serais moi-même dans ce bizness… Nous avons simplement suivi le même chemin que les gens avant nous…"C'est-à-dire la première vague migratoire d'Indo-Pakistanais, dans les années 90 et 2000, qui ont tout lâché pour fuir les crises économiques, religieuses ou politiques de leurs pays. En majorité des hommes, qui ont réalisé leur parcours migratoire seuls, leur femme les rejoignant éventuellement plus tard. Une fois arrivés en Belgique, ils se sont appuyés sur les réseaux de solidarité ethnique existants, sur le plan du financement mais aussi du recrutement, et ont investi les night-shops.

Acolytes anonymes

Grâce à cette "embauche solidaire", quatre autres personnes issues de cette communauté travaillent pour Nasir: un employé, payé 1.400 € par mois, et trois associés. Des "business partners", comme il dit. En fait, c'est une entourloupe récurrente dans le secteur permettant potentiellement à Nasir de faire travailler ses associés plus de 38 heures semaine. Sans préavis. Ni congé de maladie. Et pour le salaire identique de 1.400 €. A moins qu’il ne s’agisse d’une ruse à l’immigration? Prendre le statut d’indépendant permet au migrant de solliciter une carte professionnelle, plutôt qu’un permis de travail. Une fois cette carte en poche, l’octroi de papiers belges serait grandement facilité…

Dans les travées de ces supérettes existe un autre statut des plus obscur: celui d’acolyte. Planté dans un coin du magasin, ce personnage taiseux semble uniquement occupé à faire le guet, une (sommaire) mise en rayon ou des courses urgentes. Une discrétion exigée par sa situation. Comprenez irrégulière. “Ce n’est pas un secret. On trouve des travailleurs illégaux partout à Bruxelles, confie Nasir, dont tous les employés sont réglo. Mais ce ne sont ni des voleurs, ni des criminels… Juste des travailleurs au noir. “Illégal“, ça sonne comme un crime. "

Ali (prénom d’emprunt) est l’un d’eux. Fuyant le Bangladesh après le décès de ses deux parents, ce trentenaire est arrivé en Belgique… à pied, il y a 9 ans. "Quand on n’a pas de papier, on ne trouve normalement pas de travail, explique-t-il dans un français approximatif.Du coup, si quelqu’un m’en donne malgré tout, il ne me paiera pas beaucoup. Le salaire minimum d’une personne déclarée, c’est 10 € de l’heure. Moi je travaille tous les jours 12 heures pour 20 €.“ Ali n’est pas un cas isolé: la majorité des night-shops emploient à un moment ou un autre des travailleurs illégaux. De l’exploitation? Oui, selon les normes belges. Mais une exploitation presque magnanime, tant la réelle utilité de ces acolytes semble parfois bien relative. Au point qu’on soupçonne leurs patrons de les embaucher, eux aussi, par charité.

“Quand je ne travaille pas, parfois, je me promène un peu dehors… Mais je dois tout le temps faire attention aux contrôles de police“ , explique Ali. Utopique dans ces conditions de prétendre à la moindre intégration sociale. Un constat qu’on peut élargir aux autres Pakis, qui vivent de façon assez isolée dans leur microsociété. Outre le barrage de la langue, ce sont les nombreuses heures de travail qui limitent le temps libre et réduisent de facto la vie sociale à sa plus simple expression.

La moitié d'une vie

Mironi l’a appris à ses dépens. Arrivé en Belgique fin des années 80, cet infirmier iranien de formation n’a jamais obtenu l’équivalence de son diplôme chez nous. Faute d’une place dans un hôpital, il a donc ouvert un magasin d’alimentation générale. De jour, d'abord. "Mais une nuit, des voleurs nous ont dévalisés. C’est à partir de ce moment-là que j’ai ouvert aussi le soir, pour être sûr que ça n’arrive plus. En 1989, j’étais l’un des premiers…

En 2006, la loi fédérale relative aux heures de fermeture obligatoires passe par là… Mironi doit choisir entre ouvrir le jour ou la nuit. "Avant, je travaillais avec Madame. Mais comme le magasin ne marchait pas, je restais tout le temps plus tard, pour que ça tourne davantage…“ Savie de famille est de facto reléguée au second plan. "Quand vous travaillez le soir, vous ne pouvez pas voir vos enfants, ni votre femme. Le divorce est donc arrivé…"En 2008, Mironi se retrouveseul. Paradoxalement, c’est son commerce, cause de ses maux, qui, psychologiquement, le sauve. "Le magasin m’a beaucoup aidé… J’y passe au moins la moitié de ma vie. Si je veux lire ou regarder la télé, je le fais ici."Les clients, eux, le tutoient, l’invitent à la soirée qui se tient à côté ou taillent le bout de gras en buvant au comptoir la bière qu’ils viennent d’acheter. "Quand je discute, au moins j’oublie que mes enfants me manquent."

Pour Mironi, son magasin est devenu sa vie. Et vice versa. Par la force des choses. "Après le divorce, il a fallu du temps pour que je trouve un appartement. Pendant trois ans, j’ai dormi ici,explique-t-il, pointant du doigt l’arrière-boutique.Une petite pièce aux commodités rudimentaires: un matelas en dessous d’un escalier, un évier et une petite douche. "J’ai tout ce qu’il faut pour vivre ici, se convainc-t-il. Mêmeune friteuse!" Aujourd'hui, Mironi habite dans un logement social à quelque pas de là. Mais sa situation financière reste précaire. Au point d’accueillir comme une victoire le passage dans le vert de son compte bancaire. Une première depuis longtemps. "Je suis arrivé à 200 €, quelque chose comme ça… Ça m’a tellement fait plaisir que j’ai fait des tours dans la ville!" Sourire, à nouveau. Lequel pourrait rester sur ses lèvres quelque temps encore, puisque avec le retour des beaux jours et des gens qui restent tard en rue, la sonnette de la porte de son magasin devrait retentir plus fréquemment.

La nuit, tous les clients sont gris

Nasir, lui, ne connaît pas les fins de mois difficiles. Ce businessman, issu d’une famille aisée et propriétaire de trois appartements qu’il loue, sait indéniablement gérer son affaire. Son night-shop, situé en dessous de son logement, profite pleinement de sa localisation juste à côté de la Grand-Place, en bénéficiant en outre de l’exception allouée aux commerces situés en "zone touristique" pour ouvrir 24h/24. “J’ai d’abord ouvert un webcenter. Histoire de répondre aux besoins des nombreux touristes. Mais j’hésitais, à cause du commissariat juste à côté: l’ancien locataire du magasin en avait marre que la police soit toujours devant… "

Nasir, lui, ne pourra que se féliciter de ce voisinage providentiel. "A l’époque, j’étais le seul dans cette rue… Et les policiers venaient souvent. Un jour, ils m’ont dit que c’était bête que je ne vende pas de cigarettes, car ils étaient obligés d’aller plus loin. Du coup, j’ai commencé à vendre des cigarettes. Même chose pour les boissons. Et puis, ils m’ont demandé pourquoi je ne vendais pas de la bière… Résultat, tous les six mois, je rachetais du matériel, un frigo, des boissons… Ça marchait bien."Au point qu’aujourd'hui, "un client sur deux est un policier", estime Nasir, qui s’assure ainsigrâce à sa fidèle clientèle prospérité et… sécurité. "Grâce à la police, mon business est vraiment protégé, sourit-il. Les délinquants ne viennent pas ici."Mieux, son night-shop est devenu la cafétéria informelle de ses anges gardiens, qui passent carrément derrière le comptoir sans mot dire pour se servir eux-mêmes à la machine à café et bénéficient d’un prix d’ami sur la marchandise.

Les prix pratiqués à la tête du client n'auraient rien d’une légende urbaine. "Selon mon degré d’ébriété, mon Paki change le prix de la bouteille d’Ice Tea et du paquet de clopes que j’achète traditionnellement en rentrant de soirée, témoigne, goguenard, un fidèle client noctambule. Et il croit que je ne m’en rends pas compte…"Or, ces produits – à l’exception des cigarettes dont le prix est fixé par la loi – sont déjà nettement plus chers que dans les grandes surfaces traditionnelles. Peut-être parce que les night-shops se fournissent justement eux-mêmes… dans les supermarchés. "Ma marge bénéficiaire est d’environ 30 % , estime Nazir.Si j’achète un produit à un euro, je le revends 1,30 €. Pour les clopes, la marge est seulement de 7 %." Ces dernières restent néanmoins le produit d’appel incontestable. Vient ensuite l’alcool, l’autre mamelle de ce business. Et tant pis si sa consommation entre en contradiction avec les convictions musulmanes des plus rigoristes.

Mais la vente de boissons alcoolisées ne pose pas que des problèmes de conscience: vente aux mineurs, consommation sur la voie publique, nuisances nocturnes qui en découlent… Soutenues par les cafetiers qui voient dans ces débits de boissons informels une concurrence à leur activité, la plupart des communes tentent aujourd'hui de mettre le holà…A Liège, le conseil communal a ainsi décidé d’interdire la vente d’alcool le week-end entre 18h et 9h aux night-shops aux abords du Carré.

Des points de repère dans la nuit

Ironie de la situation, les premiers importunés sont… ceux qu’on accuse de générer ces troubles. "La nuit, c’est vraiment grave. A partir de 2-3h, les gens sont complètement saouls“, confirme Surrender, jeune Indien de 21 ans qui travaille dans le magasin de son père, dans le centre de Bruxelles. Et qui se retrouve seul, tous les soirs, à devoir gérer des clients éméchés, et souvent agressifs.Entre l’un qui lui adresse un "fuck!" et l’autre qui tente de négocier le prix à l’intimidation, Surrender se sent "traité comme un chien. Mais je ne les laisse pas boire dehors, devant le magasin. Quitte à récolter des insultes… Ou alors, je fais appel à la police ". Des incivilités nocturnes qui donnent de l’eau au moulin aux chasseurs de night-shops (voir encadré) qui brandissent le "sentiment d’insécurité " que généreraient ces magasins"non qualitatifs", comme ils disent. Sans écouter cet autre argument, formulé principalement par de jeunes filles, quant aux points de repère rassurants que constituent ces seuls points lumineux la nuit dans certaines artères…

Accusés par les uns de dévaloriser le paysage commercial et touristique de l’hyper-centre. Qualifiés par les autres de "gangrène" qui entraîne"forcément" la désertion des étages du bâtiment et la dégradation "de nos belles façades". Les Pakis n’ont pas bonne presse, c’est indéniable. Une offre nocturne commerciale n’est-elle pourtant pas nécessaire dans de grandes villes comme Bruxelles ou Liège? Qu’on le veuille ou non, les Pakis drainent une clientèle de proximité à la fois fidèle et ponctuelle. "Peut-être y a-t-il trop de Pakis, mais les gens ont pris l’habitude de venir chez nous lorsqu’ils ne trouvent pas de Delhaize ouvert, rappelle Surrender.Avant, les gens qui rentraient dans mon magasin s’exclamaient: "Super, vous êtes ouvert!"Maintenant, ils considèrent ça comme tout à fait normal." Plus qu'une quelconque origine, Paki, chez nous, veut avant tout dire "ouvert le dimanche et la nuit".

Cet article est tiré du documentaire Night-Shop Business, un travail de fin d'études réalisé par Camille Lauwers (https://twitter.com/camlauwers), Jim Moskovics ( https://twitter.com/jimosko), Mathilde Nottebaert (https://twitter.com/MNottebaert) et Lara Sini (https://twitter.com/SiniLara) étudiants à l'IHECS.
 

Ce que dit la loi

– Interdiction d’ouvrir tout night-shop, gift-shop ou phone-shop à moins de 400 mètres d'un commerce analogue.

– Taxe d’ouverture, à vocation dissuasive, fixée à 12.500 €, en plus d’une taxe d’exploitation annuelle de 2.000 €.

– Affichage permanent de la mention “magasin de nuit“ sur la façade et permis d’urbanisme obligatoires.

– Heures de fermeture obligatoire entre 7h et 18h.

 

Sur le même sujet
Plus d'actualité