Les miracles: comment sont-ils validés par l’Église?

Jean-Paul II béatifié en six ans, c'est du jamais vu. Une rapidité qui décrédibilise la procédure de validation des miracles?

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Ce 1er mai, Jean-Paul II sera béatifié à Rome, première étape déterminante dans la procédure de canonisation qui devrait faire de lui un saint. Une procédure généralement longue. Par le passé, elle pouvait prendre des décennies, voire plus: Jeanne d'Arc, morte en 1431, a été canonisée en 1920! Pour Jean-Paul II, la béatification aura été express! À l'ère de la médiatisation, la dévotion populaire ne supplante-t-elle pas la nécessité d'un miracle? Comment ces miracles sont-ils validés? Comment la science les considère-t-elle? Le point sur ces questions avec Pierre Delooz, qui a répertorié les 1.200 miracles reconnus par Rome entre le XVIe et le XXe siècle. Pour lui, les miracles ne sont pas seulement une énigme pour la science, ils lui lancent aussi un incroyable défi.

Comment ça se passe, un procès en béatification?
Pierre Delooz – Sur de nombreux points, cela ressemble à un procès criminel. D'un côté, il y a le postulateur, celui qui représente le "lobby" en faveur de la canonisation d'une personne. Il rassemble tous les arguments possibles en faveur du "candidat": témoignages, constats d'huissier, expertises médicales, etc. Et de l'autre côté, il y a le promoteur de la foi qui examine le dossier.

Celui qu'on appelle aussi l'"avocat du diable"?
Oui. Son rôle est de s'assurer que le dossier est irréprochable. Il donne parfois des centaines d'objections au postulateur qui, avec l'aide d'avocats spécialisés, essaie d'y répondre, de faire des compléments d'enquête. S'ils n'y parviennent pas, l'affaire est enterrée jusqu'à nouvel ordre. Pour l'instant, il n'y a qu'un seul promoteur de la foi à Rome, ce qui retarde beaucoup les dossiers parce que tout doit passer par lui.

La foi de cet avocat du diable ne risque-t-elle pas de nuire à sa mission de doute systématique?
C'est un rôle à jouer, comme pour un procureur du roi. Même s'il est très croyant, le promoteur de la foi a intérêt à être honnête, car la moindre preuve du contraire causerait une catastrophe, un scandale. En fait, plus il est croyant, plus il doit être honnête.

Depuis 1588, la procédure en canonisation a été formalisée. Quels sont les critères?
Une procédure en canonisation part toujours de la vox populi. Des gens pensent que quelqu'un est un saint et veulent faire ratifier ça par l'Église. Rome vérifie si le saint présumé n'a rien fait de contraire à la foi et aux mœurs, a été vertueux et si on peut lui attribuer un miracle reconnu. La Congrégation pour les causes des saints donne son avis, positif ou négatif. Le pape a le dernier mot. Après la béatification, il faut encore un miracle pour être canonisé.

Sans miracle, pas de saint?
Souvent, il y a plus de miracles qu'il n'en faut, parfois des centaines. On va choisir le moins critiquable. Pour qu'une guérison soit considérée comme miraculeuse, il faut que quelqu'un ait fait le lien entre le "futur saint", une invocation et la guérison. Les miracles sont nécessaires, mais l'essentiel, c'est la vox populi.

Aux funérailles de Jean-Paul II, la foule scandait: "Santo subito" ("Saint tout de suite"). Peut-on imaginer un verdict négatif?
Oui, cela s'est déjà vu. Mais concernant la procédure de béatification de Jean-Paul II, je n'ai rien remarqué qui donne des motifs de suspicion sur le personnage. Mais pour Rome, il suffirait de très peu de chose, un écrit, un élément de sa vie, pour tout annuler.

Avec les évolutions de la science, l'Église revient-elle parfois sur ses décisions?
Rome se rend compte que la médecine évolue. Ce qui était considéré comme un miracle au XVIe siècle ne le serait plus forcément aujourd'hui. Mais elle ne revient pas sur une décision parce que, encore une fois, le miracle n'est jamais essentiel dans la canonisation.

Longtemps, la science a rejeté les miracles en bloc. Est-elle plus ouverte aujourd'hui?
La science est moins arrogante qu'avant. Elle se rend compte que ces miracles existent et que ce n’est pas une histoire de pieux racontars. Si chacun interprétera les miracles reconnus selon ses convictions, on ne peut raisonnablement pas les récuser. Peu d'événements historiques sont aussi bien attestés! On n'y trouve rien qui soit impossible. On n'est pas dans un conte de fées où une citrouille se transforme en carrosse d'un coup de baguette magique. Une guérison, ce n'est pas "merveilleux", ça peut arriver! Mais c'est le contexte et les circonstances qui sont exceptionnels.

Dans la procédure de canonisation, on consulte des médecins croyants et non croyants?
Rome ne demande plus jamais à un médecin s'il y a eu un miracle, comme jadis. Mais bien si, d'après ses connaissances, ce qui a été observé est explicable par la science actuelle. Que le médecin soit croyant ou non, ça n'a plus d'importance. Même si c'est peut-être explicable par le psychosomatique, cela reste une guérison exceptionnelle, inexpliquée.

La question du psychosomatique est centrale…
Dans toutes les guérisons, il y a du psychosomatique, même si on ne comprend pas encore très bien ce qui se passe. À l'heure actuelle, on sait que, dans certains cas, la maladie peut guérir grâce à une remise en route du système immunitaire. C'est dû à des neurotransmetteurs gérés par l'hypothalamus, qui est très sensible à l'imagination. C'est une chose qu'on a constatée, mais pas expliquée. Est-ce qu'un miracle est disqualifié parce que l'imagination joue un rôle? Je n'en crois rien, même si Rome essaie d'éliminer tout ce qui peut être expliqué par le psychosomatique.

Aujourd'hui, on s'intéresse davantage au paranormal. Pourtant, la tendance, même parmi les chrétiens, est de rejeter les miracles. Pourquoi?
L'idée des gens sur Dieu a changé. Avant, on attribuait les miracles à un Dieu tout-puissant. Mais alors, pourquoi celui-là est-il "miraculé" et pas un autre? Dans les Évangiles, Jésus dit à ses disciples: "À Jéricho, une tour s'est effondrée et a fait 63 morts. Vous croyez que les gens qui sont morts dans l'accident étaient plus ou moins croyants que les autres?" L'évidence pour lui, c'est qu'un accident est un accident et qu’il ne "choisit" pas les gens vertueux ou non. Aujourd'hui, beaucoup de gens, dont moi, sont convaincus que Dieu n'est pas tout-puissant. Sauf dans la tête de quelques intégristes, ce Dieu, "pervers" a-t-on dit, terrorisant, est mort. On ne doit pas attendre de lui des interventions omnipotentes. Le Dieu des chrétiens n'est pas un Dieu qui, à Auschwitz, aurait dû "sauver" les plus pieux. À Auschwitz, Jésus souffrait avec les souffrants et mourait avec les mourants.

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