Les lecteurs du Moustique ont rencontré Daniel Auteuil (+vidéo)

Vingt-cinq ans après Jean de Florette, Daniel Auteuil revient chez Pagnol. Cette fois, dans le rôle du vieux. Un géant!

28227

Vingt-cinq ans après Jean de Florette, Daniel Auteuil revient chez Pagnol. Cette fois, dans le rôle du vieux. Un géant!

Il y a des œuvres qui marquent à vie. Des films d'un autre temps qui se posent sur leur époque comme si de rien n'était. Ce fut le cas de Jean de Florette et Manon des Sources, réalisés par Claude Berri en 1986, d'après l'œuvre de Marcel Pagnol. Huit nominations aux Césars et le rôle de sa vie pour Daniel Auteuil, âgé à l'époque de 36 ans. "Ce film est le plus beau hasard de ma vie, nous racontait-il lors d'une précédente rencontre. Au début, Claude Berri avait proposé le rôle d’Ugolin à Coluche qui n'en a pas voulu pour des histoires de sous. C'est à ce moment qu'il s'est tourné vers moi. De la chance!" C'est qu'à l'époque, Auteuil n'est connu que pour ses comédies populaires. Le césar en poche, il va pourtant devenir un géant du cinéma français.

Lui qui jouait dans Pour 100 briques t'as plus rien et Les hommes préfèrent les grosses va se retrouver avec la fine fleur du cinéma français. Sautet, Téchiné, Lecomte, Wargnier, Chéreau font appel à ses talents. Les grands films se succèdent: Quelques jours avec moi, Un cœur en hiver, Une femme française, Le huitième jour, La fille sur le pont, 36 quai des Orfèvres. Tous les genres, tous les styles, tous les âges. Arrivé à la soixantaine, vingt-cinq ans après le triomphe de Jean de Florette et de Manon des Sources, Auteuil a décidé de revenir chez Pagnol. Dans La fille du puisatier (qui est son premier film en tant que réalisateur – voir critique p. 70), il interprète un patriarche bourru et plein de fêlures. Un grand rôle taillé sur mesure. Pour quelqu'un qui s'y connaît en paternité. "Aujourd'hui, j’ai deux filles, qui ont dix-huit et trente ans. Je suis grand-père d’une petite fille de deux ans et je suis l'heureux papa d'un petit garçon de dix-huit mois. C'est dire si la question m'interpelle."

Le sachant de passage à Bruxelles, nous avons proposé à une dizaine de lecteurs du Moustique de le rencontrer. De passer près d'une heure et demie en sa compagnie, pour le questionner bien sûr. Mais avant tout le rencontrer. Voir l'homme en face. Rendez-vous est pris à l'Amigo, luxueux hôtel du centre de Bruxelles à deux pas de la Grand-Place. Seize heures, Auteuil pénètre dans la suite du sixième étage. "O.K., c'est dix euros par personne", lance-t-il pour détendre l'atmosphère. "Et pour ce prix-là, je vous chante aussi une chanson." C'est parti pour une heure trente de plaisir.

Ce qu'il en a dit
"Honnêtement, j'étais un peu impressionné. J’ai même fait des efforts pour ne pas dire trop de conneries. Mais cette rencontre me conforte dans l’idée qu’il y a un besoin de ce genre de film pour l’instant. De réentendre des auteurs comme Pagnol. En tout cas, je vous remercie!"

La vidéo de la rencontre

Une carrière de quarante ans

À soixante et un ans, pensez-vous avoir fait le tour du métier d'acteur?
Daniel Auteuil. – Pas encore, non. Et ça n’arrivera jamais, on ne doit pas pouvoir. Ce que j’ai commencé à faire, c’est le tour des âges (rire). J’ai besoin de faire ce métier pour traverser la vie. Donc, quelque chose me manquera toujours. Jusqu'à la fin, il faudra faire. C’est existentiel.

Parvenez-vous à pointer les deux films qui vous ont donné le plus de plaisir et de satisfaction?
Du plaisir, j’en ai pris tout le temps. Mais disons que les deux films dont on me parle le plus souvent, ce sont Les sous-doués et puis Jean de Florette et Manon des Sources. Personnellement, sur les quatre-vingts films que j'ai faits, je ne peux pas en jeter un. Car tous ont été pour le meilleur ou pour le pire des aventures très fortes.

Vous parlez des Sous-doués, vous pourriez refaire une vraie comédie potache?
Honnêtement, je ne peux plus m’agiter dans tous les sens. Je n'ai plus l'âge. En plus, j'ai le sens du ridicule, donc franchement, je ne pourrais plus.

Estimez-vous avoir réussi votre carrière?
Est ce qu’on peut être satisfait? Je ne le crois pas. Je ne suis pas mécontent bien sûr. Mais c’est surtout que j’ai l’intention de continuer très longtemps encore. Ce qui est passé, je m’en fous. Je suis très concentré sur le présent. Le passé me déprime énormément parce que je ne peux plus rien en faire.

Y a-t-il un personnage historique que vous rêveriez d'interpréter?
Non.

Ça vous aurait intéressé de jouer Nicolas Sarkozy (un film, La conquête, sortira au mois de mai avec Denis Podalydès dans le rôle de Sarkozy)?
Non, j’ai déjà fait Napoléon! Mais à un moment, j’ai rêvé de jouer Baudelaire. Mais ça ne s’est jamais fait.

Pourquoi il ne vous intéresse pas, Sarkozy?
Parce que ce n'est pas un personnage de cinéma. Parce qu’il n’a pas de destin. Ce n’est pas méchant. En fait, il n’y a pas assez de recul pour jouer Sarkozy. C’est en ça qu’il n'a pas de destin.

[…]

La fille du puisatier

Vous semblez prendre un vrai plaisir à jouer des personnages issus de milieux modestes. Je me trompe?
Non, c'est vrai. Le vrai but de La fille du puisatier est de faire un beau film que beaucoup de gens viendraient voir. Et qu'ils en sortent contents et émus. C’est l’idée de participer à ces grandes histoires populaires qui font à la fois le bonheur du public et des acteurs qui les jouent.

La fille du puisatier avait déjà été adapté au cinéma par Pagnol. Vous reprenez le rôle de Raimu. Pas trop difficile?
Non, tous ces géants m'impressionnent bien sûr. Mais je les considère avant tout comme des camarades. S'ils étaient encore vivants, nous jouerions ensemble. Les grands rôles, comme ceux qu'a écrits Pagnol, sont faits pour être joués de génération en génération. Il faut que ça perdure. Ce que nous raconte Pagnol, il faut qu’on l’écoute encore et toujours parce que c'est trop beau et trop fort.

Vous pouvez développer?
C’est fort parce que ça véhicule des valeurs importantes. Comme la fierté d'être pauvre, le fait de revendiquer sa position dans la société. Le fait de ne vouloir dépendre de personne et de travailler pour sa liberté. C'est fort. En fait, la parole de Pagnol est remplie de bon sens. C'est en ça aussi qu'elle est précieuse.

Vous parlez de la fierté d'être pauvre. Ce n'est pas trop à la mode dans un cinéma français plus attiré par les petits-bourgeois…
Tout à fait. Ce qui m'intéresse, c'est de parler d’une couche de la société qui n’existe plus car le travail a disparu. Les paysans ont presque disparu. À l'époque, être pauvre, ce n'était pas la misère. Tu mangeais, tu avais du linge propre et le samedi, tu allais danser au bal. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. La classe ouvrière, c'est de là que je viens.

[…]

La Belgique

Vous avez habité en Belgique?
Oui, je n’y habite plus mais j’ai habité ici longtemps. J’ai aimé les Belges. Ils m’ont donné beaucoup d’affection. Et puis, il y a eu cette grande aventure du Huitième jour. C’était pendant que j’habitais ici, chez vous. Quand on est rentrés de Cannes avec le prix d’interprétation, c’était un peu le retour de Tintin du Congo. Phénoménal. Et Pascal (Duquenne, son partenaire dans Le huitième jour), il croyait qu’on avait gagné la coupe du monde de foot. Je reviens très souvent en Belgique. En fait, c'est un moment de ma vie où j'ai été très heureux. Mais c’est le passé. Et le passé me rend triste. C’est pour ça que je n’aime pas en parler. La nostalgie m’emmerde parce qu’elle m’affecte.

Le huitième jour vient d'être élu deuxième film préféré des Belges. Vous le saviez?
Non, mais je ne suis pas surpris. En faisant ce genre de film (et ça a aussi été le cas avec Jean de Florette), on a l'impression de rentrer chez les gens. Les témoignages d'amour que vous recevez, les réactions du public sont démultipliées. Moi, en acceptant Le huitième jour, j'ai juste fait mon métier d'acteur. Mais soudainement, le film devient un phénomène et il change le regard qu'ont les gens sur la trisomie. Il fait faire un immense bond en avant pour tous les parents de trisomique car il change le regard que l'on porte sur leur enfant. Mais c'est à Jaco Van Dormael, le réalisateur du film, que revient tout le mérite. Moi, je n'ai fait qu'accepter un rôle. En fait, les gens me sont toujours reconnaissants pour ce film, mais dans le fond, je n'y suis pour rien. En fait, c'est plutôt moi qui devrais dire merci.

Sur le même sujet
Plus d'actualité