Les Guignols en font-ils trop?

Avec quelques sketchs limite mauvais goût, des marionnettes ratées et un brin de polémique, les Guignols de l'info sont-ils devenus la caricature d'eux-mêmes? Ou pas.

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"Aujourd’hui, l’humour Canal + est incarné par l’incontournable Petit Journal de Yann Barthès. Plus par les Guignols". La sentence tombe de la bouche – réclamant l’anonymat – d’une personnalité du groupe à péage.

Et c’est vrai que face à la piquante et dynamique tranche d’actu taillée quotidiennement par Yann Barthès et son équipe, il n’y a pas photo. Car l’époque a changé et que dans un environnement médiatique également secoué par les humoristes du web comme Norman, Cyprien et Hugo Tout Seul, les pantins de latex et leurs vannes pseudo-trash peuvent paraître désuètes.

Pire, depuis quelques mois, les bonnes vannes et les caricatures du faux JT de Canal + tombent souvent à plat. Quand ils ne loupent pas les marionnettes de Marion Cotillard, de David Beckham ou même de notre Elio national, en plus de leurs imitations approximatives, les Guignols frôlent l’incident diplomatique et réveillent la colère de l’Espagne en insinuant le dopage de Nadal.

Pire encore, il leur arrive de se vautrer dans une flaque vulgaire comme lorsqu’ils lancent dans un sketch parodique au lendemain de la mort du candidat de Koh Lanta: "Cette fois, on a un véritable ange de la téléréalité". Sans oublier un sketch d’une rare vulgarité intitulé Viollywood inspiré du viol collectif dont une Suissesse avait été victime en Inde…

Les vannes acides et le mauvais goût ont du mal à passer. A coups de messages outrés sur les réseaux sociaux, les téléspectateurs se plaignent des irrévérencieux de la télé, qui étrillent des morts, des vieux, des handicapés, bref, tout ce qui bouge.

Certains regrettent sans doute l’âge d’or des Guignols, soit au moment de l’élection de Chirac en 1995, époque où la "pipolisation" des politiques n’était abordée que par cette équipe de déjantés, ce qui leur conférait une aura pseudo-transgressiste. Aujourd’hui, tout le monde fait ça. Et souvent avec plus de talent. "C’est vrai, nous avons été un peu dépassés avec l’élection de Sarkozy, qui est une véritable caricature de lui-même, admet le producteur artistique des Guignols depuis 1995, Yves Le Rolland. Mais on se reprend avec Hollande."

"Ah que coucou!"

Oui mais où sont passés cette finesse d’observation, cet art rare de manier presque sans faille le mot juste, le gimmick opportun, d’installer les phrases culte comme le célèbre "Ah que coucou!" de Johnny, qui ont fait la légende des Guignols de l’info? Bref, la case humoristique n’est-elle pas datée, à l’image de son présentateur emblématique PPD, derrière son pupitre depuis presque 25 ans que dure le jeu de massacre quotidien? Alors que le véritable Patrick Poivre d’Arvor n’officie plus au journal de TF1 depuis 2008.

Yves Le Rolland, producteur artistique du show humoristique quotidien, s’explique: "Un élément primordial des Guignols, c’est la récurrence. On fictionnalise la réalité, nous devons donc donner des caractères reconnaissables aux personnages et les installer dans la durée." Voilà pourquoi PPD reste aux manettes. "Il faut utiliser des gens qui durent. Depuis PPD, il n’y a plus eu de telle figure au JT, ça ne dirait rien à personne. Autre élément important, avec l’arrivée d’Internet, la donne de l’actu a changé. C’est la culture de l’instantanéité, à qui lâchera la meilleure vanne le premier. Mais on ne craint pas ce système. Nous ne sommes pas là pour donner de l’info, mais pour la commenter."

Toutes les questions et critiques ne semblent pas effleurer les équipes de Canal + car là où le Bébête Show de TF1 n’a pas su durer, les Guignols savent qu’ils ne sont pas près de fermer boutique. Pour deux raisons, comme l’explique leur producteur artistique: "Le Bébête Show faisait le même exercice que nous, mais ils se sont plantés parce qu’ils ne bossaient pas, ils s’en foutaient, ils se remplissaient juste les poches. Nous, on bosse comme des dingues. Nous sommes une production Canal +, ici, personne ne fait de l’argent. Attention, je ne suis pas en train de chialer, nous sommes merveilleusement bien payés, mais nous sommes salariés".

Protection totale

Ultra-protégée dans ses bureaux d’Aubervilliers, la team des Guignols n’a qu’un mot d’ordre: "Faites vos conneries de mauvais élèves du fond de la classe, balancez des boulettes sur tout le monde et on s’occupe du reste. C’est grâce à cette "bulle protégée" que nous sommes toujours en vie. Grâce à des types comme Rodolphe Belmer, le directeur adjoint de Canal +, qui nous permet de faire notre boulot correctement sans nous préoccuper des mécontents", continue Yves Le Rolland.

Et de poursuivre avec la phrase cliché par excellence: "Il faut savoir rire de tout. Mais on ne le fait pas forcément, se défend le producteur. Les gens s’insurgent trop facilement. Il n’y a aucun sujet tabou et le rire est une arme de défense incroyable. Que ça plaise ou non, peu importe". Et si on évoque d’éventuelles limites morales, Le Rolland affirme: "On essaie de ne pas être insultants. On ne parle jamais de la vie privée des gens tant qu’elle n’est pas connue et qu’elle n’est pas en lien avec la vie publique du personnage. Comme dans le cas DSK. Ou de François Hollande et de ses deux bonnes femmes (Ségolène Royal et Valérie Trierweiler), c’est parce que l’on considère qu’il y a un rapport entre son histoire "sentimentale" et la façon dont il dirige la France. C’est tout bête".

Cette protection sans limite, les équipes des Guignols la doivent aussi à leurs audiences. Baisse de niveau ou pas, le programme réalise les meilleurs scores en clair de la chaîne cryptée en rassemblant en moyenne 2,5 millions de téléspectateurs chaque soir. Mieux, 76 % des Français déclarent suivre le faux JT plus ou moins quotidiennement. Pour tenir la cadence, 300 personnes dont 30 marionnettistes s’échinent chaque jour à fabriquer les bons sketchs. Le tout grâce à un budget annuel de 15 millions d’euros, dépensé jusqu’au dernier centime.

Soit une machine de guerre qui pèse dans la balance démocratique. Pourtant, Yves Le Rolland se défend d’être estampillé aux couleurs d’un parti politique. "Nous sommes une caricature, une sorte de cocotte minute qui permet à la vapeur de s’échapper. Si on peut faire réfléchir le téléspectateur en prime, c’est tout bénef. Nos vannes ne sont jamais gratuites. On nous a toujours dit que les Guignols étaient de gauche, mais là, depuis dix mois, on fait mentir cette allégation. Nous ne sommes ni de droite, ni de gauche: on se moque de ceux qui sont au pouvoir. C’est tout."

Et si le producteur artistique de ces marionnettes vachardes est si catégorique, c’est qu’il est bien conscient du problème qu’engendre une trop grande proximité entre politique et contenu télévisuel. A l’image de Chirac qui avait récupéré le célèbre "Mangez des pommes" dans sa campagne présidentielle. Là où certains y ont vu avec fierté  une victoire, Le Rolland tempère. "A l’époque, les auteurs étaient très fiers. Mais d’après moi, c’était un énorme danger. Il ne faut pas mélanger la vraie politique et les marionnettes. Quand on commence à dire qu’on aidé à faire élire Chirac, c’est un problème. Que les Guignols deviendraient un facteur déterminant dans la démocratie, ça signifierait qu’elle est très malade. Là, on aurait de bonnes raisons de nous interdire. C’est ce genre de mélange avec la politique qui pourrait tuer les Guignols."

Tout autant que l’autocaricature et l’inspiration en dents de scie. Certes, les Guignols semblent pour ces raisons en perte de vitesse. Mais malgré tout, quelques perles émergent. Exemple avec l’excellent Zlatan Ibrahimovic qui remplace tout ce qu’il dit par son nom, ou la nonchalance de l’actuel président français, François Hollande, et son trio amoureux. Du grand art, devenu trop rare. Mais peut-être l’indice rassurant que l’humour latex des Guignols a encore quelques ressources.

Dans le Moustique du 24 avril, retrouvez les avis d’André Lamy, de Kody et d’Alex Vizorek.

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