Les grands discours: Jean-Paul II: « N’ayez pas peur! »

Les speechs qui ont forgé les grandes idées du siècle passé racontés dans l'émotion de l'instant. Aujourd'hui, l'appel du pape Jean-Paul II à l’ouverture, lors de la messe inaugurale de son pontificat.

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Le 22 octobre 1978

La place Saint-Pierre à Rome est noire de monde. Trois cent mille chrétiens, parmi lesquels 4.000 fidèles polonais, arrivés le matin même par charters de Poznan, Cracovie et Varsovie, sont rassemblés sous le soleil d'automne pour assister à la messe d'inauguration du pontificat de Jean-Paul II. Parmi les officiels, Raymond Barre et le prince Rainier, aux premiers rangs. Comme le reste de la foule, ils attendent impatiemment la première homélie du nouveau souverain pontife: Karol Jozef Wojtyla, de son nom de baptême, sorti de l’anonymat international quelques jours plus tôt, lors de son élection inattendue comme pape de l’Eglise catholique romaine. L'élection a eu lieu deux mois à peine après celle de son prédécesseur, Jean-Paul Ier, décédé inopinément après seulement 33 jours de pontificat.

Le 16 octobre 1978, jour de l’annonce de la nomination de Jean-Paul II, même Patrick Poivre d'Arvor, dans son JT du soir, ne cache pas que les informations au sujet du cardinal polonais, désormais pape, lui parviennent au compte-gouttes. Le service de presse du Vatican n’ayant pas prévu la possibilité de l’élection de Wojtyla, aucune biographie n’a pu être transmise aux rédactions en temps voulu! Les téléspectateurs apprennent en même temps que le présentateur que le nouveau Saint-Père est polyglotte, plutôt sportif – on sait qu’il fait du kayak et du ski -, qu’il a été l’archevêque de Cracovie, et que c'est le
vote, éminemment symbolique, des cardinaux allemands qui a permis son élection, au huitième tour de scrutin…

Ce qui cause cette surprise? Pour la première fois depuis 1522 (et le Hollandais Adrien VI), le représentant de l’Eglise catholique n’est pas un Italien. Plus fort encore, il vient de l’autre côté du rideau de fer. Wojtyla est né à Wadowice en 1920, et c’est le premier pape polonais de l’histoire! En outre, pour un pape, il est plutôt jeune, du haut de ses 58 ans. Du coup, même s'il ne vient pas de nulle part (c'est un acteur remarqué du concile Vatican II), on ne l'attendait pas là. Lors de l'Habemus Papam ("Nous avons un pape"), le discours qui fait suite à l’apparition de la fumée blanche, signe qu’une décision a été prise par le conclave chargé d’élire le nouveau souverain, le cardinal en charge de l’annonce écorche le nom de Karol Jozef Wojtyla. Et toute la chrétienté s’interroge: qui? Un Africain? Et puis, c’est l’apparition de l’homme, visiblement ému, bouleversé même. Qui, après quelques instants de silence, prend la parole pour conquérir la foule.

Le nouveau pape, polonais donc, s’adresse à elle en italien. Ses premiers mots sont pour son prédécesseur, et expriment la douleur laissée par son décès brutal. Ce qui démontre une volonté de se faire accepter et un astucieux sens du contact. "Reprenez-moi si je fais des fautes en italien", sourit Jean-Paul II, métamorphosant la déception des Italiens (de ne pas avoir un pape né dans la Péninsule) en fierté d’avoir "une Eglise universelle."

Un discours d’ouverture

Lors de sa messe d’intronisation, six jours plus tard, Jean-Paul II dégage la même sympathie, la même humanité. Arrivé vers 10h du matin sur la place Saint-Pierre, à la
suite de la procession des cardinaux en grande tenue, au cours d'une cérémonie réglée à la minute près, il adresse de nombreux signes amicaux à la foule rassemblée depuis l’aube. Avant d’entamer, assis sous une immense icône de la Vierge et l’Enfant, un premier discours resté dans les mémoires qui inspira même une pièce de théâtre à Alain Decaux, mise en scène par Robert Hossein. "N’ayez pas peur, annonce Jean-Paul II. Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ, à sa puissance salvatrice. Ouvrez, ouvrez les frontières des États, des systèmes politiques et économiques, ainsi que les immenses domaines de la culture, du développement et de la civilisation. N’ayez pas peur!"

Dans la bouche d’un Polonais, ce discours (dont la formule d’introduction – "N’ayez pas peur" – est aujourd'hui encore un cri de ralliement pour les chrétiens) contient évidemment une forte dimension politique (nous sommes au beau milieu de la guerre froide), mais aussi et surtout une incroyable volonté d’ouverture à l'autre, de rapprochement entre les peuples. Un credo que le pape ne démentira jamais et qui, au terme d'une vie qui s'éteindra le 2 avril 2005, l'amènera à voyager dans 129 pays. Un credo qu’il confirme ce jour-là, utilisant onze langues différentes au cours de sa première homélie.

Pour les non-croyants aussi

Ce credo, il le scelle en affirmant clairement, sous les objectifs du monde entier, son amitié aux non-chrétiens, cette fois en français: "Aux croyants de France et des pays de langue française, j’exprime toute mon affection et tout mon dévouement. Je me permets de compter sur votre soutien filial. Puissiez-vous progresser dans la foi. Et à ceux qui ne partagent pas cette foi, j’adresse aussi mon salut respectueux et cordial. J’espère que leurs sentiments de bienveillance faciliteront la mission spirituelle qui m’incombe, et qui n’est pas sans retentissement sur le bonheur et la paix du monde."

Enhardi par les applaudissements de la foule, le nouveau pape, le premier de l’histoire à rédiger personnellement ses interventions, fera une entorse supplémentaire au protocole en s’avançant jusque dans le public. Un jeune garçon lui tend un bouquet de fleurs, que Jean-Paul II accepte avec bienveillance avant de rejoindre le balcon de la place Saint-Pierre, d’où il prononce sa première bénédiction. Une bénédiction à nouveau saluée par une incroyable clameur, à laquelle le souverain pontife mettra fin, toujours avec beaucoup d’à-propos: "Il faut en finir, dit-il en italien, car c’est l’heure du déjeuner. En polonais, il conclut: "Alors, bon appétit", visiblement ravi de sa matinée.

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