Les grands discours: Gandhi: « Le pouvoir de dire non »

Les speechs qui ont forgé les grandes idées du siècle passé, racontés dans l’émotion de l’instant. Aujourd’hui, le discours de Gandhi sur la résistance non violente, lors de son passage en Suisse.

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Vendredi 10 décembre 1931

La scène se passe dans le décor d'opéra du Victoria Hall de Genève. Un petit homme habillé d’un dhotî (simple carré de coton blanc) est assis en position de lotus sur une vaste table basse recouverte d’un tapis persan, au milieu d’une foule de messieurs en complets trois pièces. Ce petit homme aux lunettes rondes, c’est Gandhi. En 1931, son image a déjà fait le tour du monde. Leader nationaliste indien, chef spirituel et réformateur social, Gandhi, surnommé le Mahatma (la grande âme), a lancé un nouveau style d’action politique: la désobéissance civile de masse fondée sur la non-violence. Une forme de résistance radicale dont il entend faire son unique arme pour obtenir l'indépendance de l’Inde. Pour comprendre ce que fait Gandhi en Europe, en plein hiver, et ce qu’il a à dire à l’Occident, un retour en arrière s'impose.

La marche du sel

Un an plus tôt, Gandhi organise la marche du sel. Il défie la loi de l’Empire en incitant des milliers d’Indiens à récolter eux-mêmes le sel au lieu de l’acheter à un prix exorbitant aux Anglais. Le leader nationaliste est arrêté. Puis ce sera le tour de milliers d’autres militants qui tentent de s’emparer pacifiquement des dépôts de sel britanniques. Les coups pleuvent sans que la foule ne bouge. Les images font le tour du monde et embarrassent le gouvernement britannique.

Désigné "personnalité de l’année 1930" par le Time Magazine, Gandhi est finalement libéré. Il met fin à la désobéissance civile en signant avec le vice-roi lord Irwin le pacte de Delhi moyennant des conditions discutables: il accepte de se rendre à Londres pour participer à la 2e conférence de la table ronde censée ouvrir à l’Inde la route vers l’indépendance. Le Mahatma embarque le 29 août à destination de Marseille. Sur le bateau, les journalistes ne le lâchent pas d’une semelle. Il arrivera à Londres le 13 septembre, dans la pluie et le froid, habillé de son simple dhotî qu’il ne quittera pas jusqu’à son retour en Inde, trois mois plus tard. Mais la table ronde est un échec complet pour Gandhi. Le 5 décembre, il quitte la Grande-Bretagne, la rage au cœur, après avoir joué la star hollywoodienne en rencontrant le roi et la reine, Chaplin, mais aussi les pauvres de l’East London qui lui réservent un accueil de roi.

"Le travail devient maître"

Sur le chemin du retour, Gandhi s’arrête à Paris et en Suisse. Il est invité à parler à Lausanne devant une assemblée de fonctionnaires internationaux. Puis à Genève. C'est donc là qu'il prononce son discours historique, non pas pour l’Inde mais pour le reste du monde: "Le mouvement ouvrier peut toujours être victorieux s’il est parfaitement uni et décidé à tous les sacrifices, quelle que soit la force des oppresseurs. Si les travailleurs arrivent à faire la démonstration facile à comprendre que le capital est absolument impuissant sans leur collaboration, ils ont gagné la partie. Il existe dans toutes les langues un mot généralement très bref: "non". À la minute même où les travailleurs comprennent que le choix leur est offert de dire "oui" quand ils pensent "oui" et "non" quand ils pensent "non", le travail devient le maître et le capital l’esclave."

Cette stratégie, exposée devant un monde occidental en pleine déroute économique et à l’aube de la déferlante fasciste, influencera, après guerre, de nombreux mouvements de libération et de droits civiques. Ainsi que maintes personnalités, comme Martin Luther King, Nelson Mandela ou encore le dalaï-lama.

Gandhi termine son discours sur ces mots restés célèbres: "Je me considère comme un soldat, toutefois un soldat de la paix. Je connais la valeur de la discipline et de la vérité. C’est pourquoi je vous demande de me croire lorsque j’affirme ne jamais avoir pris à mon compte le fait que la population indienne, si cela devenait nécessaire, pourrait recourir à la violence."

Après son allocution, Gandhi rejoint la ville suisse de Villeneuve où l’accueille son ami écrivain Romain Rolland. Avec son livre Gandhi, le prix Nobel français qui vit au bord du lac Léman a été un des premiers à faire connaître la pensée du Mahatma en Occident. À l’occasion de cette visite, il voudrait convaincre Gandhi de prôner l’insoumission et le refus de payer l’impôt dans tout État en guerre et surtout de dénoncer les régimes fascistes plus que les démocraties, même si elles possèdent des colonies. Mais Gandhi ne s’intéresse qu’à l’Inde et explique à son ami, consterné, qu’il profitera de ses derniers jours en Europe pour rendre visite au pape et à Mussolini. Le premier ne voudra pas le recevoir sous prétexte qu’il n’est pas correctement vêtu. Le second l’accueillera en grande pompe au son du tambour des jeunesses fascistes. Autant dire que le voyage européen de Ghandi est un désastre pour son image en Europe et en Amérique…

Triste partition

Et l’Inde, dans tout ça? Elle obtient son indépendance à la faveur de la Seconde Guerre mondiale qui signe la mise à mort de l’Empire britannique ne disposant plus des moyens de ses ambitions. Durant le conflit, Gandhi déclare que l’Inde ne peut pas participer à une guerre qui a pour but la liberté démocratique alors que cette liberté est refusée à l’Inde elle-même. En pleine guerre, il lance son célèbre "Quit India!" (quittez l’Inde), la révolte la plus radicale destinée à rejeter les Britanniques hors des terres indiennes. La situation est devenue intenable et les Anglais cèdent: l’Inde aura son indépendance, mais au prix de sa partition en deux États: l’un hindou et l’autre musulman, le Pakistan.

Le jour de l'indépendance, le 15 août 1947, Gandhi ne participe pas aux festivités avec le reste de l'Inde, mais reste seul à Calcutta. Il est endeuillé par la partition du pays et travaille à l'arrêt des violences. Entre 1946 et 1947, plus de 5.000 personnes sont tuées dans des affrontements intercommunautaires. Des millions de gens sont déplacés de force afin d’homogénéiser l’implantation des populations selon leurs croyances. Le 30 janvier 1948, en chemin vers une réunion de prière, Gandhi est abattu par balle à New Delhi par un hindou nationaliste qui tient le Mahatma pour responsable de la partition de l’Inde et par là de son affaiblissement…

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