Les grands discours 3/5 Simone Veil

Les speechs qui ont forgé les grandes idées du siècle passé, racontés dans l’émotion de l’instant. Aujourd’hui, le discours de Simone Veil, ministre française de la Santé, devant l’Assemblée nationale lors du débat sur sa proposition de loi visant à dépénaliser l’IVG.

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Vendredi 26 novembre 1974

Si, à l’époque, la télévision ne retransmet pas les débats parlementaires, l’après-midi du vendredi 26 novembre va faire une exception. Et cela malgré la grève de l’ORTF qui sévit ce jour-là. Journalistes et cameramen "en grève" plantent donc micros et caméras dans les tribunes de l’Assemblée nationale française pour diffuser les échanges en direct. Une première! Le point à l'ordre du jour? La proposition de loi de la ministre de la Santé, Simone Veil, sur la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

Le climat dans l’Assemblée est tendu. Il ne manque pas un député à l’appel pour ces trois jours de discussions qui s’annoncent déjà intenses et houleuses. Après le "Manifeste des 343 salopes" signé trois ans plus tôt par autant de femmes – dont certaines très célèbres comme Catherine Deneuve, Jeanne Moreau ou Simone de Beauvoir – dans Le Nouvel Observateur pour affirmer qu’elles avaient eu recours à l’avortement, et le procès de Bobigny en 1972 qui vit la relaxe de Marie-Claire Chevalier, défendue par Gisèle Halimi, une jeune femme violée qui s’était fait avorter avec l’aide de sa mère, la pression pour un changement législatif est à son comble dans le monde politique. Valéry Giscard d’Estaing, fraîchement élu, entend incarner ce changement. Pour la première fois depuis 1947, un président a nommé une femme ministre: Simone Veil, ministre de la Santé.

La séance s’ouvre sur l’allocution du rapporteur de la commission des Affaires sociales, Henry Berger. Puis c’est au tour de Simone Veil de prendre possession de la tribune. Les cheveux tirés dans un chignon austère, habillée d’un ensemble bleu roi surmonté d’un collier de perles, la ministre de la Santé dépose ses mains à plat sur le pupitre et prend la parole. Sa voix est posée. Elle ouvre son allocution en ces termes: "Je voudrais tout d'abord vous faire partager une conviction de femme. Je m'excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d'hommes: aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes. C'est toujours un drame et cela restera toujours un drame."

14 femmes sur 490 sièges

La ministre parle devant un parterre d’hommes, tous habillés de costumes gris. La féminisation modeste voulue par Giscard dans son gouvernement – aussi assumée par la crainte réelle à droite d’un nouveau 68 – ne touche pas encore le parlement français. En effet, les femmes occupent 14 sièges dans une assemblée de 490 sièges, soit 2,9 %! Alors, pourquoi cet engagement de la droite en faveur de l’avortement? Outre le danger que les avortements clandestins représentaient pour la santé des femmes, les actions du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), qui organisait, entre autres choses, des départs publics de cars à destination de l’étranger pour que les Françaises puissent interrompre leur grossesse, représentaient, pour le président, une provocation injustifiable vis-à-vis de l’autorité de l’État, à laquelle il fallait mettre fin.

Avant de justifier longuement l’esprit de sa proposition de loi en répondant point par point aux critiques qui lui sont faites, Simone Veil remet fermement l‘église au milieu du village, si on peut oser cette expression dans le contexte des débats: "Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation, cette détresse, qui s'en préoccupe? La loi les rejette non seulement dans l'opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l'anonymat et l'angoisse des poursuites. Contraintes de cacher leur état, trop souvent elles ne trouvent personne pour les écouter, les éclairer et leur apporter un appui et une protection. Parmi ceux qui combattent aujourd'hui une éventuelle modification de la loi répressive, combien sont-ils ceux qui se sont préoccupés d'aider ces femmes dans leur détresse? Combien sont-ils ceux qui, au-delà de ce qu'ils jugent comme une faute, ont su manifester aux jeunes mères célibataires la compréhension et l'appui moral dont elles avaient grand besoin?"

Les opposants, dans son propre camp

Le ton est donné. Comme Giscard qui avait, dans un célèbre débat télévisé, répliqué à Mitterrand "qu’il n’avait pas le monopole du cœur", la ministre Veil renvoie sans ménagement l’argument de la compassion à l’expéditeur: ceux qui prétendent s’opposer à la loi avec comme argument la bienveillance doivent cesser leur hypocrisie. Mais, contrairement à Giscard, la ministre de la Santé, elle, se bat contre une partie de sa propre majorité. Eh oui, les plus fervents soutiens à son projet de loi restent ses adversaires politiques: les communistes ont promis de voter le texte sans condition, et les socialistes le soutiennent dans son ensemble avec seulement quelques réserves. Les formations de la majorité, elles, n’ont pas imposé de discipline de vote.

Or, depuis que le texte a été déposé en commission quelques mois plus tôt, les difficultés ont commencé. Simone Veil est violemment attaquée par une partie de l’opinion, certes minoritaire, mais redoutablement efficace. Les agressions répétées par courrier et contre son domicile émanent d’une extrême droite catholique et antisémite dont elle, la rescapée d’Auschwitz, s’étonne encore qu’elle demeure aussi active trente ans après la fin de la guerre. La bataille pour l’adoption de son texte est tout sauf gagnée d’avance.

Elle décide de conclure son intervention avec force, sur ces mots: "Je voudrais enfin vous dire ceci: au cours de la discussion, je défendrai ce texte, au nom du gouvernement, sans arrière-pensée, et avec toute ma conviction, mais il est vrai que personne ne peut éprouver une satisfaction profonde à défendre un tel texte – le meilleur possible à mon avis – sur un tel sujet: personne n'a jamais contesté, et le ministre de la Santé moins que quiconque, que l'avortement soit un échec quand il n'est pas un drame. Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les trois cent mille avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours."

3 jours de combats

Les débats sur ce texte vont durer trois jours. Trois jours épuisants. Trois jours de combat pour la ministre de la Santé et tous ceux qui défendent la proposition de loi. Car certains députés transforment la tribune en tribunal où déverser leurs diatribes haineuses et misogynes. Comme l’intervention de Jean-Marie Daillet qui compare l’avortement à des fœtus envoyés dans les fours crématoires face à une ministre qui a perdu ses deux parents et son frère dans les camps de concentration. Heureusement, il y a aussi les soutiens. Parfois inattendus. C’est le cas du député catholique Eugène Claudius-Petit, dont l’attitude fut déterminante: après avoir dit ses réticences par rapport au texte, il affirme, en âme et conscience, qu’entre ses convictions et la compassion qu’il ressent pour la situation réelle des femmes en difficulté, il choisit la compassion et vote le texte. Sa décision fait école. Le texte fut adopté, deux jours plus tard, dans la nuit du 29 novembre par 284 voix pour contre 189 voix contre. Par une courte majorité des voix de droite et la totalité des voix de gauche.

En Belgique, il a fallu attendre 1990 pour que les députés votent la dépénalisation de l’avortement. Fervent catholique, le roi Baudouin affirme que sa conscience ne lui permet pas de signer le texte et abdique pour une durée de 36 heures, en accord avec l'article 82 de la Constitution qui invoque "l'impossibilité de régner".

Pour voir le discours de Simone Veil, rendez-vous sur le site de l'INA.

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