Les grands discours 2/5: Patrice Lumumba

Les speechs qui ont forgé les grandes idées du siècle passé racontés dans l’émotion de l’instant. Aujourd’hui, le discours inattendu de Patrice Lumumba, le jour de l’indépendance du Congo.

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Jeudi 30 juin 1960

Ce jour-là, le Congo entier est en émoi. Le pays s’apprête à proclamer son indépendance. Aux quatre coins de la capitale Léopoldville (alias Kinshasa), bruissent les préparatifs de fête. Le roi Baudouin est arrivé la veille pour célébrer l’événement aux côtés des nouvelles autorités du pays élues démocratiquement: le nouveau président Joseph Kasa-Vubu et son très charismatique Premier ministre et rival, Patrice Lumumba, grand vainqueur des élections avec son parti le MNC (Mouvement national congolais).

La journée a commencé avec des accents belges et la tenue d’un traditionnel Te Deum dans la cathédrale Sainte-Anne. La grande salle du palais de la Nation, habillée de draperies, accueille la cérémonie officielle de déclaration d’indépendance. Une foule compacte de citoyens congolais se presse à la porte du palais pour vivre l’histoire en marche. L’événement est radiodiffusé en direct. A l’intérieur, un parterre de ministres, de militaires et de représentants de l’Église catholique patientent pour entendre les allocutions solennelles. Deux discours sont prévus: celui du roi Baudouin, un autre de Kasa-Vubu. Mais une troisième allocution va s’imposer à la cérémonie sans avoir reçu de carton d’invitation et créer à la fois stupéfaction et ferveur. C'est celle du jeune Premier ministre (il a alors 35 ans) Patrice Lumumba.

Mais revenons à la grande salle du palais de la Nation. Baudouin et Kasa-Vubu sont assis côte à côte auprès du gouvernement Eyskens et de représentants militaires. De l’autre côté de la tribune est assis le Premier ministre Lumumba aux côtés de ses ministres. Une foule de journalistes de la presse internationale ont fait le déplacement et assistent également à la cérémonie. En costume d’apparat, Baudouin se lève. Surnommé "Bwana Kitoko" (le "beau jeune homme") depuis sa visite du Congo en 1955, il entame son allocution par ces mots: "L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II". Discours en forme de panégyrique de l’œuvre civilisatrice belge, le roi invite les Congolais à ne rien changer à ce qui a été mis en place: "Ne compromettez pas l'avenir par des réformes hâtives, et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique, tant que vous n'êtes pas certains de pouvoir faire mieux. (…) N'ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes prêts à rester à vos côtés pour vous aider de nos conseils, pour former avec vous les techniciens et les fonctionnaires dont vous aurez besoin". Applaudissements polis.

Un "banc" belge médusé

De l’autre côté du pupitre, le Premier ministre Lumumba semble nerveux. Il prend des notes sur ses genoux tout en écoutant les propos du souverain belge. Le président Kasa-Vubu prend à son tour la parole et manifeste sa reconnaissance à l’égard de l’ancienne métropole. A la surprise générale, le président de la Chambre, Joseph Kasongo, donne alors la parole à Patrice Lumumba devant un "banc" belge, médusé.

Pour ouvrir son discours, le Premier ministre en costume noir élégant et nœud papillon ne s’adresse ni au roi ni au gouvernement belge, mais directement à la nation congolaise: "Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres".

Pour la première fois de l’histoire, un haut responsable congolais porte haut et fort le récit de la part sombre de la colonisation. Massée derrière des centaines de postes de radio à travers le pays, une nation écoute sidérée cette version jamais entendue de son histoire intime. Lumumba poursuit sa remise à l’heure des pendules de l’histoire: "Nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte que l'indépendance a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni notre force, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang". Le Premier ministre est interrompu près de huit fois par les applaudissements de la salle. Dans les rangs des autorités belges, c’est l’humiliation et la colère. Mais elles acceptent de rester pour le déjeuner qui suit la cérémonie.

Une fête de courte durée

Ce jour-là, la fête fut intense dans les foyers congolais de Léopoldville et du reste du pays. Malheureusement, elle sera de courte durée. Le 5 juillet, au lendemain du départ des derniers invités internationaux venus célébrer l’indépendance, éclatent les mutineries de la Force publique. Léopoldville est mise à feu et à sang. Après avoir évacué les colons menacés, l’armée belge plie bagage. Le 11 juillet, la province minière du Katanga déclare son indépendance. Le 16 août, sa riche voisine du Sud-Kasaï suit le mouvement. Ces deux provinces assurent les trois quarts de la production mondiale de cobalt et les quatre cinquièmes des diamants industriels. Sans compter l’uranium, l’or, l’argent et le manganèse. Lumumba demande l’aide de l’ONU, des USA et de l’URSS pour récupérer les territoires sécessionnistes. Et pousse progressivement, sans le vouloir, le Congo au cœur de la guerre froide. Le 5 septembre, Kasa-Vubu révoque son Premier ministre… qui lui rend la pareille. Le Congo n’a plus pour structure légitime que l’armée, dont le chef d’état-major est un ami de longue date de Lumumba. Il s'appelle Joseph-Désiré Mobutu, et est également agent de la Sûreté belge et de la CIA.

Deux cents jours après son discours sur l’indépendance, Patrice Lumumba était torturé et assassiné au Katanga. Pour certains observateurs, c'est ce discours où il s’adressa d’égal à égal aux anciens colons qui aura signé son arrêt de mort. Un discours qui lui survivra pourtant, manifeste vibrant pour une Afrique antitribale, moderne, libre. Afrique dont, malheureusement, aucun des contemporains de Lumumba ne sera témoin.

En novembre 2001, la commission d’enquête parlementaire chargée de faire la lumière sur la responsabilité de la Belgique dans l’assassinat de l’homme politique congolais concluait à la responsabilité morale de la Belgique.

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