Les grandes étapes de la vie de Nelson Mandela (portrait)

Prix Nobel de la paix, le leader historique de la lutte contre l'apartheid était devenu plus que lui-même. Retour sur une vie comme les romanciers n'osent même plus en écrire, et à Johannesburg, là où tout a commencé...

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Nelson Mandela est assis dans un minuscule avion qui le mène tout droit vers la province sud-africaine de Natal, patrie des Zoulous. Nous sommes en 1994. Pour la première fois, des candidats noirs peuvent se présenter aux élections après quarante-trois ans d'un apartheid d'une violence morale et physique inouïe. Au Natal, la situation est explosive. De violents affrontements opposent les Zoulous soutenant le Congrès national africain de Mandela (ANC) et ceux fidèles à la formation concurrente dans la région, le Parti Inkhata de la liberté. Mandela, absorbé par sa campagne, veut s'adresser à ses supporters.

Mais tandis qu'il vole, il a oublié, pour l'instant, la politique, pour s'absorber entièrement dans un journal. C'est une habitude qu'il a prise depuis sa sortie de prison. Après vingt-sept ans en cellule, sans le moindre canard, on avalerait n'importe quelle brève. Soudain, il lève la tête, et pointe calmement le hublot du doigt. Assis en face de lui, le journaliste américain Richard Stengel, qui l'aide à écrire son autobiographie, sursaute d'effroi. L'hélice de l'avion a cessé de fonctionner. Le pilote est prévenu.

Stengel se met à trouiller ferme. Mandela, lui, se replonge comme si de rien n'était dans sa lecture. "J'étais terrifié, racontera Stengel, et le seul moyen de me rassurer, ça a été de le regarder, lui qui restait on ne peut plus calme. Comme les prisonniers de Robben Island ont dû le regarder quand la peur les tenaillait, et que lui, conservait son sang-froid."

Le trouble-fête

Fausse alerte. L'atterrissage ne fera que troubler les estomacs. Quelques minutes plus tard, assis dans une BMW blindée, Mandela soupire de soulagement. "Man, j'ai eu sacrément chaud, là-haut",avoue-t-il. Toute la trajectoire de "Madiba", surnom tiré de son nom de clan, se résume dans cet incident devenu légendaire. "L'homme courageux n'est pas celui qui ignore la peur, mais celui qui la conquiert", philosophe le leader sud-africain. L'effroi, l'homme, passé par la clandestinité, la menace d'une peine de mort et les geôles de l'apartheid, en connaît un rayon. Son boulot, ça a été de dissimuler ça toute sa vie, derrière un physique imposant et une assurance déconcertante.

Comme souvent, tout commence avec un nom. Le sien, le vrai, n'était pas Nelson. A sa naissance, en 1918, Mandela est prénommé Rolihlahla, "l'arracheur de branches" ou, plus symboliquement, "le trouble-fête". Un indice révolutionnaire au berceau, déjà. Son père est chef du village de Mvezo dans le Transkei, et conseiller du roi des Thembu, une tribu du peuple Xhosa. C'est sa troisième épouse qui accouchera du "trouble-fête".

Chez les Xhosa, l'ordre, l'éducation, le civisme et la courtoisie sont les mots d'ordre. Mandela se rappelle une enfance pastorale, faite de "cueillette de fruits, de récolte de miel et de pêche à la ficelle". Sa mère, chrétienne fervente, le fait baptiser à sept ans. Rolihlahla est envoyé à l'école méthodiste, pour mieux dire adieu à son prénom. Si ce n'est pas encore l'apartheid, la ségrégation règne bel et bien dans le Transkei. Son professeur décide qu'il s'appellera désormais Nelson. Premier pas vers une relation d'amour-haine avec la culture britannique, dont il admire le "style" et les "manières" mais rejette l'impérialisme forcené, qui a désormais fait main basse sur l'Afrique du Sud, après avoir déculotté les Afrikaners durant la guerre des Boers.

A neuf ans, Nelson doit se séparer de son père, emporté par une maladie pulmonaire. Premier tournant. Sa mère l'envoie vivre auprès du régent des Thembu, Jongintaba. Sa position sociale favorable permet à Mandela d'enchaîner les études, jusqu'à faire son droit à l'Université de Fort Hare, établissement réservé à l'élite noire.

Rupture tribale

Quand il ne boxe pas, il court. Niveau théorie, il picore du côté de Gandhi, dont l'opposition non-violente le convainc, et du marxisme à la sud-africaine, qui le laisse sur sa faim. Il se fera éjecter de Fort Hare suite à des protestations contre la qualité de la nourriture et retournera chez son tuteur pour apprendre que celui-ci a décidé de le marier. Pas séduit pour un sou, ni par la fille, ni par l'idée d'une noce, il s'enfuit en 1941 vers Johannesburg, la plaque tournante des minerais, et y décroche un boulot de gardien de nuit.

Parti pour se libérer des traditions tribales, Mandela écarquille les yeux devant "le capitalisme sud-africain en action". A Johannesburg, c'est 54.000 travailleurs noirs qui triment sans arrêt, dans des hôtels ou dans des mines, vivant reclus dans des townships, séparés des Blancs. Depuis 1910, les lois ségrégationnistes champignonnent, interdisant notamment aux Noirs de devenir propriétaires en dehors des 7 % de terres indigènes qui leur sont concédées. Habitant lui-même dans un township, Mandela tombe sur la route de Walter Sisulu, un militant du Congrès national africain, organisation créée en 1912 pour faire avancer la cause des Sud-Africains noirs. Sisulu le tuyaute pour un job d'apprenti dans un étude juridique et le convainc de rentrer dans l'ANC.

Le choix de la violence

En 1948, un bouleversement de taille saisit le pays. Les Afrikaners conquièrent le pouvoir. Et leur chef de file, Daniel François Malan, lance la politique de l'apartheid. Derrière elle se cache une anxiété clinique face à la vague de décolonisation ressentie par des Blancs ayant renoncé à leurs racines européennes et qui, contrairement au colon belge du Congo, sont dépourvus de tickets de retour. Face à l'intensification de la ségrégation, Mandela, dont "l'esprit de révolte" se nourrit "de l'accumulation de milliers d'humiliations", multiplie les actions de défi, en commençant par le boycott des bus réservés aux Noirs.

Dans son univers théorique, toutefois, Madiba court déjà sur une voie plus radicale, abreuvé de ses lectures de Mao, Lénine et cette fois-ci bien plus emballé par Marx. Puis arrive 1960. Une manifestation pacifique à Sharpeville. La police tire dans le tas, laissant 69 cadavres sur le bitume. L'ANC est interdite. Mandela bascule dans l'action directe, convaincu qu'il s'agit du seul moyen pour que les Blancs lâchent du lest. Objectif: saboter en priorité les infrastructures, même si des bombes seront aussi placées dans des cafés. Fidel Castro l'inspire, à tel point qu'il sera invité d'honneur à l'inauguration de sa présidence sud-africaine en 1994. Il part se former quelques mois à la guérilla en Ethiopie. A son retour, il est arrêté pour avoir voyagé à l'étranger sans autorisation. Venu au tribunal en costume traditionnel, pied de nez ultime à ses juges, il en prend pour cinq ans.

Prison universitaire

Pas assez, au goût du pouvoir. Des documents sont découverts, incitant à une insurrection collective. Sa signature traîne en bas de page, quelque part. Neuf autres militants sont arrêtés. Mandela risque la peine de mort. Il l'assume. "Mon idéal le plus cher a été celui d'une société libre et démocratique, dans laquelle tout le monde vivrait en harmonie, avec des chances égales. C'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir." Craignant d'en faire un martyr, le pouvoir central transforme la peine en emprisonnement à vie. Un aller simple vers la tristement célèbre île de Robben Island, au large de Cape Town. Une cellule de deux mètres sur deux, du travail forcé dans une carrière et un seau pour seul sanitaire l'attendent. Il aura droit à trente minutes de visite par an. Mais Robben Island métamorphose Mandela. Il ne lit plus, il engloutit les pages. Il s'arroge un ascendant psychologique sur ses gardiens. La prison sera bientôt surnommée l'Université, car les détenus s'y forment et forgent une solidarité réelle entre activistes.

Oubli de lacets

A l'extérieur, le régime serre la vis. En 1976, 300 personnes, dont des enfants en tenue d'écoliers, sont tués en trois jours à Soweto. Ils manifestaient contre l'imposition de l'afrikaans comme langue de l'enseignement. Petit à petit, l'opinion internationale s'émeut de la réalité de l'apartheid. Des sanctions économiques sont votées. Pris au portefeuille, le régime de Pretoria n'a plus qu'une seule issue: discuter avec l'ANC. Mandela est reçu pour des négociations secrètes avec le Premier ministre Pieter Botha. Privé depuis plus de vingt-cinq ans de lacets, Mandela ne savait plus correctement attacher les siens. En le voyant, Niel Barnard, le chef des renseignements sud-africains, se penchera, avant même de lui serrer la main, pour les lacer correctement.

Le 11 février 1990, Mandela apparaît à la télévision en direct et dans le monde entier, main dans la main avec sa seconde épouse Winnie. L'une de ses premières visites internationales après sa sortie de prison sera pour le colonel Kadhafi, son "frère dirigeant", qui l'avait continuellement soutenu. Les États-Unis, eux, ne retireront Mandela de leur liste des terroristes qu'en… 2008! En 1991, l'apartheid prend fin, laissant une nation presque exsangue, en proie à de profondes dissensions. Élu président, Mandela s'affaire à son chantier numéro un: la réconciliation nationale. Lui-même ne se prendra jamais au jeu de la revanche, allant jusqu'à aller boire le thé avec l'épouse d'Hendrik Verwoerd, le "grand architecte de l'apartheid". Comme il a toujours refusé que quelqu'un fasse son lit à sa place, Mandela a été aussi obstiné pour s'appliquer à lui-même son précepte le plus puissant: "Ce n'est pas contre les hommes qu'il faut lutter, mais bien contre les systèmes".

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