Les gestes qui (vous) fâchent

Un papier jeté, une bousculade, un dépassement: on est tous confrontés à ces entorses aux règles élémentaires du savoir-vivre. Notre sondage pointe celles qui vous énervent le plus.

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C’est un matin comme un autre: il faut slalomer entre les crottes de chien, éviter ce sac-poubelle qui n’a rien à faire dehors aujourd’hui, se faire bousculer dans l’escalator qui mène au quai de métro et y subir la fumée de cigarettes, et les GSM qui crachent une bouillie musicale, de la bande de jeunes qui attendent comme vous. Si vous préférez la voiture, ce seront les automobilistes qui court-circuitent les files – pour gagner quoi? Une seconde? – ou qui changent de bande sans prévenir. Le tableau est noir mais pas exagéré: tous les jours, nous sommes confrontés à ces petites nuisances. Elles nous énervent souvent et nous inquiètent parfois. Car ces incivilités catalysent notre rancœur et renforcent notre idée que tout fout le camp, surtout le respect.

Mais de la simple impolitesse à l’infraction à la propreté publique, quelles sont celles que nous rencontrons le plus souvent? Celles qui nous semblent insupportables ou, au contraire, tolérables? Et, également, celles que nous commettons nous-mêmes? Parce que ne nous faisons pas plus catholiques que Benoît XVI: Super-Civique n’existe pas! Et nous commettons tous, à nos heures, des entorses aux règles élémentaires du "vivre ensemble".

Mégot et chewing-gum

Pour en avoir le cœur net, nous avons organisé un sondage sur notre site www.moustique.be, où nous vous soumettions les comportements qui irritent le plus les membres de la rédaction de Moustique. Vous avez été plus de 500 à y répondre. Des résultats* plus qu'intéressants… Ainsi, en rue, si le dépôt clandestin de poubelles se révèle le comportement qui insupporte le plus, il ne précède que de huit voix l'éternel problème des chiens faisant leurs besoins sur le trottoir et le jet de déchets au sol, les deux gestes auxquels vous assistez le plus souvent. Par contre, d'autres atteintes à la propreté publique comme jeter par terre son mégot de cigarette ou son chewing-gum font partie des incivilités pour lesquelles vous avez le plus de mansuétude. Ce qui est assez logique lorsqu'on se rend compte qu'ils sont aussi en tête des comportements que l'on avoue adopter à l'occasion.

Dans les transports en commun, par contre, c'est plutôt le pur savoir-vivre qui pose problème. Les trois comportements que l'on y tolère le moins – et qui sont aussi ceux auxquels on assiste le plus souvent – sont la bousculade, le fait de ne pas laisser sortir quelqu'un du véhicule avant d'y entrer et celui de ne pas céder sa place aux personnes âgées. Dans la vie en général, à part l'utilisation du GSM au cinéma – hautement énervant mais heureusement pas si fréquent que cela -, c'est le dépassement dans les files et le fait de ne pas dire bonjour, ou de ne pas répondre quand vous saluez quelqu'un, qui heurtent. Bien plus que les retards systématiques aux rendez-vous, les injures ou gestes obscènes… ou encore les rots et flatulences en public.

Dans le même registre, que les distraits du W-C soient rassurés: laisser une lunette levée après son passage est le geste de loin le plus toléré (mais pas le fait de ne pas nettoyer la cuvette, faut pas pousser).

De la politesse à la propreté

Mais ces petites incivilités, et le fait qu'elles nous agacent au plus haut point, ne renvoient-elles pas à quelque chose de nettement plus grave? "La civilité, au départ, ce sont tous les rituels qui codifient nos rencontres au quotidien. Ce qui est en jeu, c'est notre rapport aux autres", rappelle Hugues-Olivier Hubert, sociologue aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix. Dans les transports en commun, comme dans tous les lieux où l'on partage l'espace avec d'autres humains, transgresser les règles de politesse élémentaire revient donc à remettre en question des codes établis depuis des siècles, puisqu'on parlait déjà d'incivilités au XVe siècle.

En rue, le contexte est différent: "Notre rapport à l'espace public a évolué. C'est devenu aujourd'hui un espace de transit, de mobilité. Plus de sociabilité." On y fait donc moins attention au respect du savoir-vivre qu'à l'impression de salubrité. Parce que le terme d'incivilité a aussi évolué: il englobe désormais les infractions environnementales et les atteintes à la propreté publique. Un phénomène assez récent et mis en lumière, en 1982, par les chercheurs américains Wilson et Kelling et leur fameuse théorie de la vitre brisée, socle des politiques de "tolérance zéro". Selon leurs observations, si la vitre brisée d'un bâtiment n'est pas immédiatement remplacée, d'autres suivront immanquablement, parce que cette absence d'action laissera entendre que l'immeuble est abandonné.

Au niveau de la société, c'est la même chose. Si, à la moindre infraction, l'ordre public ne se manifeste pas, il laisse la porte ouverte à d'autres infractions, créant un cercle vicieux qui favorisera la constitution d'une zone de délinquance. Un peu mise à toutes les sauces par les partisans du "tout répressif", cette théorie sert aussi de base à l'action des pouvoirs publics qui, ces dernières années, ont mis sur pied des campagnes promouvant la propreté publique associées à des campagnes de répression.

Grondé par une caméra

Avec quelle efficacité? Le journaliste Alexandre Mitea du magazine Questions à la une s'est posé la question. "Nous avons notamment passé une nuit avec une patrouille de la police schaerbeekoise durant une opération "Trash", qui traque les dépôts clandestins. Certes, si quelqu'un doit payer une amende parce qu'il a laissé traîner en rue un matelas, le bouche-à-oreille fonctionne dans le quartier. Mais cela reste local et limité dans le temps. Et la présence d'agents de prévention n'a pas l'air vraiment dissuasive." L'équipe de la RTBF s'est également déplacée en Angleterre, le pays de la vidéosurveillance, pour voir ce qui s'y faisait: "À Middlesbrough, le réseau de caméras est équipé de micros et les gens qui commettent une incivilité punissable sont engueulés en direct. Apparemment, cela fonctionne." On imagine effectivement que se faire gronder en public doit être traumatisant. Mais voulons-nous vraiment d'une pareille société à la "Big Brother is watching you"? Poser la question, c'est sans doute déjà y répondre.

Comment, alors, solutionner le problème? Par l'éducation, bien sûr. Mais pas seulement. Pour Hugues-Olivier Hubert, "la répression est nécessaire, mais il faut d'autres mesures: réinvestir dans l'espace public pour que les gens considèrent à nouveau que c'est l'espace de tous et pas celui de personne. Cela nécessite de travailler sur la symbolisation de l'espace public, sur la participation des gens à l'aménagement du territoire…". L'expert va encore plus loin: "On ne peut pas imposer le respect, il faut le légitimer, faire en sorte que les gens adhèrent aux règles. Et ce n'est possible que si le respect de celles-ci garantit aux gens qu'ils sont eux-mêmes respectés. Je pense qu'on ne peut pas traiter les incivilités seulement à travers les amendes administratives si on ne fait pas un travail sur une fiscalité plus juste, la réduction des inégalités sociales, la diminution des discriminations à l'emploi…" Les incivilités sont donc un vrai sujet politique, et rien qu'à énoncer cet adjectif, on sent bien que la solution sera tout sauf simple.

Une lueur d'espoir, tout de même: la crise financière aidant, on ressent tous, ou presque, qu'un changement culturel est nécessaire. Çà et là, les modes de fonctionnement qui se fondent sur la coopération plutôt que sur la concurrence regagnent du terrain et les citoyens semblent de plus en plus conscients que l'individualisme forcené nous a menés au bord du gouffre. C'est un bon début. Dans quelques années, nous finirons peut-être par remercier les banquiers, pour nous avoir ouvert les yeux, plutôt que de les honnir. C'est normal, nous sommes des gens bien éduqués.

Le top des gestes qui vous énervent

Sur la route

19% Jeter ses déchets par la fenêtre du véhicule

15% Se garer sur une place de parking réservée aux handicapés

12% Se garer sur deux places de parking à la fois

Dans la rue

17% Déposer des poubelles clandestinement

17% Laisser son chien, son chat déféquer sur la voie publique

16% Jeter ses déchets au sol

Dans les transports en commun

24% Ne pas laisser les passagers sortir du véhicule avant de s'y engouffrer

16% Bousculer les passagers volontairement ou sans présenter ses excuses

15% Ne pas céder sa place à des personnes âgées

En général

18% Répondre au GSM en pleine séance de cinéma

16% Ne pas dire bonjour, ni répondre quand on vous dit bonjour

15% Dépasser dans les files

Les incivilités que vous reconnaissez commettre à l'occasion

Sur la route

30% Dépasser la vitesse autorisée

15% Utiliser son GSM au volant

13% Forcer le passage dans une file

Dans la rue

24% Ne pas tenir la porte ouverte pour la personne qui suit

20% Jeter au sol son chewing-gum

16% Jeter au sol ses mégots de cigarettes

Dans les transports en commun

22% Occuper plus d'une place

21% Ne pas céder sa place à des personnes âgées

13% Parler nettement plus fort que les autres passagers

En général

31% Laisser la lunette des wc levée

12% Etre systématiquement en retard aux rendez-vous

11% Dépasser dans les files

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