Les frères Dardenne: La conjuration des imbéciles

Parlons d'abord d'autre chose. En 1980, sortait La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.

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Un roman humoristique dont le titre n'était autre qu'une référence à une citation de l'auteur satirique irlandais Jonathan Swift: "Quand un génie véritable apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui". Sans le savoir, John Kennedy Toole avait trouvé et mis en exergue de son livre une phrase qui résumerait plus tard son tragique destin.

En effet, désespéré d'essuyer les refus des éditeurs, John Kennedy Toole se suicida en 1969. Laissant à sa maman le manuscrit de La conjuration qu'elle est finalement parvenue à faire éditer onze ans plus tard, en 1980. Coup du sort: l'année suivante, le livre a reçu le prestigieux prix Pulitzer. Swift avait raison. Quand un génie apparaît, les imbéciles se liguent contre lui.

Toute échelle confondue, cette phrase pourrait aussi s'appliquer aux frères Dardenne. Car s'ils sont à inscrire au panthéon de notre petite Belgique (aux côtés d'Eddy Merckx, Adamo, Brel, Hergé, Justine Henin et Annie Cordy), ils sont aussi immensément décriés. Qui n'a jamais entendu ces remarques: "Oh non, pas un film des Dardenne avec des chômeurs et du brouillard", "Seraing, la pauvreté, la misère, la grisaille, je ne peux pas". Il existe même des blagues sur eux. On vous en livre une. "Vous savez pourquoi les frères Dardenne sont deux pour faire un film? Parce qu'il y en a un qui filme et l'autre qui le chatouille".

Et pourtant, les Dardenne, grâce à la qualité constante de leurs films, un style reconnaissable entre mille et de prestigieuses récompenses glanées au Festival de Cannes ont pourtant su s'imposer. En Belgique, chacun de leur film a dépassé la centaine de milliers de spectateurs. Un exploit pour ce genre de cinéma. Ils ont su conjurer l'imbécillité qui veut que les gens uniques doivent être cloués au pilori. Que les œuvres originales sont faites pour passer inaperçues. Qu'il n'y a qu'une seule façon de faire, celle de la masse.

Le gamin au vélo, leur huitième film, est présenté cette semaine au Festival de Cannes. Un festival qui les a découverts mais aussi propulsés au firmament du cinéma mondial, puisqu'ils font aujourd'hui partie du club très privé des réalisateurs les plus primés de l'histoire (avec notamment deux palmes d'or pour Rosetta et L'enfant). Le gamin au vélo marque une certaine nouveauté pour les Dardenne. Un premier pas vers la lumière. C’est l’histoire de Cyril, un môme lâchement abandonné par un père incapable. Qui va être sauvé par une femme. Par amour.

C'est donc reparti pour le Festival de Cannes?
Les frères Dardenne – Oui. Et c'est une grande joie. On aime y aller. Car notre histoire avec ce festival est magnifique. On ne peut pas l'oublier. Ça reste le plus grand festival du monde et, coup de chance, il est en accord avec les films que nous faisons. La compétition permet à nos films d’avoir une grande renommée. Et donc d’avoir un public bien plus large que si on n'y allait pas.

Comment est née l'histoire du Gamin au vélo?
Les frères – Après avoir tourné Le fils, on a accompagné le film pour sa sortie au Japon. Et à l'occasion d'une rencontre avec les spectateurs, quelqu’un a raconté l’histoire d’un gamin qu’un papa avait laissé dans un orphelinat en promettant qu’il viendrait le rechercher. Et qui finalement n’était jamais revenu. L’image de ce garçon qui attendait qu’on vienne le rechercher, c’était la première étincelle. On nous a d'ailleurs raconté qu'il montait sur le toit de l'orphelinat pour voir plus loin. Et ce gamin nous a poursuivis.

Mais un personnage ne fait pas un film?
Les frères – Non, mais c'est un début. On a cherché à écrire une histoire à partir de cette situation de départ mais on n'a rien trouvé de satisfaisant. On a ensuite fait L'enfant et Le silence de Lorna. Et puis, ce gosse est encore revenu. On a recommencé à chercher comment bâtir une histoire autour de lui. Et soudainement est apparue Samantha. Une coiffeuse qui allait sauver cet enfant. On tenait les personnages pour raconter ce que l'on n'avait encore jamais raconté jusqu'ici: comment l’amour de quelqu’un peut sauver quelqu’un d’autre. Comment l’amour de Samantha allait sauver ce gamin. Tout de suite, nous avons envisagé de faire incarner ce personnage féminin par une actrice connue.

Ce qui est une première pour vous!
Les frères – Oui. C'était un défi pour nous. Nous n'avions jusqu'ici jamais travaillé avec une actrice célèbre. Comment allait-on intégrer dans notre monde quelqu'un qui existe déjà dans l'inconscient du public? Et notre choix s'est tout de suite posé sur Cécile De France.

D'après ce que vous racontez, vous écrivez énormément…
Les frères – On cherche beaucoup d’histoires et on en abandonne beaucoup. On bosse dans notre bureau à Liège le long de la Meuse, aux Films du fleuve (leur maison de production – NDLR). On parle, on note, on essaie, on abandonne. On commence vers 10 heures du matin jusqu'à midi. On mange et ensuite on recommence. Tout cela entrecoupé par le boulot que nous demande notre boîte de prod.

Dans Le gamin au vélo, on retrouve votre obsession du rapport filial…
Les frères – C'est une obsession que nous partageons. C'est probablement lié au fait que nous sommes frères. Nous venons d’une famille on ne peut plus normale. Une famille qui n’était pas malheureuse. On ne fait donc pas des films pour raconter notre histoire telle qu’elle fut vécue. Mais l'obsession est là. Et il faut y répondre.

Le gamin au vélo est un film d'amour. Ça vous change?
Les frères – C’était le point de départ. Ce garçon pris seul nous semblait trop violent et trop certainement destiné à une impasse. Notre objectif était de montrer comment, malgré cet abandon et cette solitude, il allait pouvoir revenir vers la vie, apaiser sa colère et sa souffrance.

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Cela dit, il y a un moment très marrant dans Le gamin au vélo. Une scène où un gamin dit à l'autre: "Viens au cinéma avec moi. C'est un film en 3D, on va se marrer". Dans un film des Dardenne, bien sûr, ça a une résonance particulière…
Les frères – De notre époque, on disait: "Viens, c’est un western". On a écrit ça car les mômes aujourd’hui, c’est ce qu’ils disent. Parce que les effets spéciaux ont remplacé les vedettes. Nous, nous allions voir les vedettes. Ensuite on est allés voir les effets spéciaux. Aujourd'hui, on va voir la 3D.

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Le gamin au vélo
Sortie le 18/5

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