Les enfants du 11 septembre

Ils avaient 7 ans en 2001. Pour eux, le traumatisme des attentats fait partie des meubles. Un peu vieux et oubliés, les meubles.

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Des avions qui s'écrasent, des tours qui s'effondrent, des gens qui se jettent dans le vide… Du 11 septembre 2001, on n'a souvent retenu que les images les plus fortes, les plus violentes. À l'époque, elles ont scotché tout le monde, parents comme enfants, des heures devant l'écran. À tel point que, dès la poussière retombée, psys et spécialistes de l'enfance se sont interrogés quant à l'influence de l'événement sur les plus jeunes des téléspectateurs. Dans les journaux, à la télé, on a multiplié les conseils à l'adresse des parents et des professeurs, pour éviter que les images ne tracent seules leur chemin dans l'inconscient de nos têtes blondes, et ne fassent fleurir les traumatismes. Dix ans plus tard, nous avons décidé de rencontrer une poignée de ces jeunes qui avaient 6, 7 ou 8 ans en 2001. Nous avons tenté de saisir comment ils ont digéré le plus grand événement médiatique de l'histoire. Et, aussi, ce qu'ils en ont appris, en ont compris, depuis.

Gladys, Flore, Pauline, Romain, Simon, Nicolas, Quentin, Robin et les autres sont élèves en 5e année au collège Sainte-Gertrude de Nivelles, options maths et sciences fortes. De grands ados visiblement pas trop mal dans leur peau et sans doute – eu égard à la bonne réputation de l'établissement – plus favorisés intellectuellement et culturellement que la moyenne. A l'évocation du 11 septembre, peu de réactions chargées d'émotions. Bonne nouvelle, tous semblent savoir de quoi on parle. La plupart se souviennent même de ce qu'ils faisaient ce jour-là, mais on est loin de l'excitation attendue…

Excepté une élève dont les parents n'en possèdent pas, tous disent en tout cas avoir appris l'événement par le petit écran. "J'étais chez un copain, on regardait la télé en mangeant un toast." Éclats de rire. Un autre avoue qu'il était triste, "parce que l'émission de dessins animés Bla-Bla avait été coupée". Un troisième explique qu'il était parti au Brico avec son père. "Sur les écrans où normalement il y avait les pubs, ils passaient des images des tours jumelles." Un autre qu'il n'a été informé qu'une semaine plus tard, "quand mes parents m'en ont parlé, presque par accident".

Dix ans plus tard, estiment-ils avoir trouvé ces images terribles, traumatisantes? Pour certains, presque provocateurs, l'événement ne fut pas plus troublant qu'un film catastrophe, "avec des explosions, c'était chouette". Pour d'autres, des questionnements légitimes: y avait-il des gens dans les avions? "Et les gens qui se suicidaient, les familles qui pleuraient, ça oui, ça m'a choqué." De l'avis général, aucun n'a immédiatement compris qu'il se passait quelque chose de grave: "Ce n'était pas très concret, pour nous… Il y a eu cinq morts à Nivelles il n'y a pas si longtemps. Cela m'a plus ému." Dans le même sens: "Ces tours, on ne savait même pas ce que c'était. On ne comprenait rien. On n'avait évidemment jamais entendu parler d'al-Qaida ou de Ben Laden." On les rassure, nous non plus, ou à peine… Les jours suivants, en ont-ils parlé dans la cour de récréation? "Un peu." En classe? "Non, on était trop petits." En famille? Silence quasi religieux…

Ni perturbés…

En fait, il semble que ce soit par le truchement de leurs parents qu'ils aient pris conscience de l'étendue du séisme new-yorkais. "Pendant toute la journée, mes parents fixaient la télé, regardant les images en boucle. Ça m'a interpellé." "Moi aussi, c'est après une semaine, quand j'ai vu que tous les adultes en parlaient autour de moi, que j'ai compris que c'était important." Un prétexte à sommeil difficile et cauchemars divers? Pas dans leurs souvenirs. L'une reconnaît avoir tout de même été très émue dans les heures qui ont suivi. Un autre affirme avoir pas mal dessiné des tours et des avions par la suite. Mais on se demande s'il ne l'a pas avoué juste pour nous faire plaisir, et coller à l'imagerie type de l'enfant hanté par le cirque médiatique auquel il a assisté. À l'instar de celui-là qui ajoute, bon élève: "Personnellement, je ne me souviens plus de rien du tout. Mais oui, cela a dû nous marquer, sûrement…" De là à avoir peur en avion? Un seul opine du chef. Et encore, juste parce qu'il ne fait pas forcément confiance à la mécanique…

À les entendre, si trauma il y a, il semble que ce soient surtout les anniversaires, les commémorations, qui l'ont forgé. "Je me suis senti plus concerné par la minute de silence à la radio, en quatrième primaire, que par l'événement lui-même." "C'est vrai, c'est seulement à ce moment-là que j'ai mesuré l'ampleur de ce qu'il s'était passé." D'autant que les attentats américains ont été suivis par d'autres… et par quelques guerres. "C'est quand il y a eu les attentats de Londres et de Madrid que j'ai commencé à vraiment me poser des questions sur le terrorisme", tente celui-ci. "Ce qui m'a vraiment perturbé, ce sont les histoires des journalistes égorgés en Irak," admet un autre.

Avec quelles conséquences? Aucun d'eux ne se sent et ne s'est jamais senti directement menacé en Belgique. L'un explique avec un certain bon sens que "les terroristes ont sans doute d'autres cibles que nous". À entendre ces grands ados, qui entameront des études supérieures dans un an, rien de tout cela ne les concerne vraiment, ni ne les intéresse outrageusement. Celle qui n'a pas de télé avoue par exemple "n'avoir encore aujourd'hui pratiquement jamais vu les images de l'attentat". Un autre, d'origine iranienne, pondère. Lui se souvient que "les potes ont beaucoup rigolé de lui: Iranien, Arabe, pour eux, c'était la même chose. Ils balançaient des vannes. Me montraient du doigt en plaisantant". Dans ce collège peu fourni en élèves d'origine arabe ou maghrébine, la peur des musulmans aurait-elle perlé? "Je dois avouer qu'on a eu tendance à les regarder un peu bizarrement. D'ailleurs, pour se marrer, dès qu'on trouvait qu'un type avait un comportement louche, on le traitait d'Arabe."

… ni convaincus

Plutôt indifférente aux événements du 11 septembre, la génération née intellectuellement avec eux? Pas complètement. Dès qu'on les interroge sur l'origine des attentats, ou leurs auteurs, quelques yeux s'illuminent. Sur la vingtaine d'élèves présents en classe ce jour-là, quatre affirment ainsi ne pas du tout croire aux thèses officielles. "Je suis certain qu'al-Qaida n'a pas pu monter cela tout seul, lance un garçon au fond de la classe. C'est un sujet qui me passionne. J'ai fait beaucoup de découvertes sur le Net, il y a des coïncidences troublantes." D'un coup, le débat s'anime: "Ça ne veut rien dire, lui rétorque le condisciple devant lui. À force de chercher, on trouve toujours des coïncidences." "Moi, c'est l'avion prétendument crashé sur le Pentagone qui me pose problème. On connaît l'enjeu de la guerre en Irak: le pétrole. Donc, effectivement, pourquoi pas un complot?" Encore: "Moi, je pense que, de toute façon, cela devait arriver aux USA. Ils foutent la merde un peu partout sur la planète. Ça devait leur revenir un jour ou l'autre dans la figure." La sonnerie de la fin du cours retentit, la discussion meurt peu à peu et se conclut sur une considération sidérante: "Mais au fond, cela change quoi que ce soit un complot ou pas? Cela ne nous concerne pas."

Damien Bodart

Le 11 septembre en télé

Lundi 5 – World Trade Center

RTL-TVI 21h15

C'est quoi? Un film basé sur l’histoire vraie de deux policiers prisonniers des décombres d’une tour.
À noter: Oliver Stone ne nous sert ni hymne américain repris en chœur, ni drapeau étoilé. Juste de l’humain.

Mardi 6 – 11 septembre au sommet de l’Etat américain

La Une 20h15

C'est quoi? Le 11 septembre tel que l’ont vécu les plus hauts responsables américains.
À noter: interviews de Donald Rumsfeld et Dick Cheney. Rattrapages possibles sur La Trois, le 10 à 21h05, et sur France 3, le 7 à 20h35.

Mercredi 7- Dans la tête d’al-Qaida

La Une 22h

C'est quoi? Un document inédit qui décortique la logique terroriste initiée par Ben Laden.
À noter: le témoignage exceptionnel d’Abou Jandal, garde du corps et homme de confiance de Ben Laden. Rattrapage possible sur France 2 dans Infrarouge, le 15 à 23h05.

Jeudi 8- Les enfants du 11 septembre

France 2 23h10

C'est quoi? Paroles aux "enfants de héros", symptomatiques d’une Amérique qui n’a pas fini son deuil.
À noter: beaucoup d'émotion au rendez-vous.

Vendredi 9- Reporters

RTL-TVI 19h45

C'est quoi? Des membres d’al-Qaida racontent le 11 septembre de l’intérieur.
À noter: un an d’enquête, des images rares et des témoignages de fanatiques qui font froid dans le dos.

Samedi 10 – New York, 11 septembre, 10 ans après

TF1 23h10

C'est quoi? Un reportage des frères Naudet, seuls cameramen à avoir été présents avec les pompiers pendant l’opération de sauvetage.
À noter: les ultimes images de l'intérieur des tours. Fort!

Dimanche 11

Toutes les grandes chaînes diffuseront les cérémonies d’hommage aux victimes. Sauf Arte, qui a pris le parti de fêter la ville de New York, plutôt que de pleurer ce triste anniversaire. La chaîne franco-allemande diffusera documentaires, films et reportages sur la Grosse Pomme.

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